Carl Menger

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Carl Menger (23 février 1840 - 26 février 1921) est avec Stanley Jevons et Léon Walras l'un des trois économistes qui abandonnèrent au début des années 1870 la « valeur travail » adoptée par les classiques anglais puis reprise par Marx et adoptèrent la « valeur utilité » (la valeur de la marchandise provient de l'utilité subjective propre à chaque individu) permettant d'expliquer comment les prix trouvent leur équilibre temporaire dans un marché. Cette révolution marginaliste fonde l'école néoclassique. Carl Menger est également le fondateur de l'École autrichienne d’économie.

Sommaire

Biographie

Menger est né à Nowy Sącz (Pologne). Il est le fils d'une famille aisée de la petite noblesse dont le père était juriste. Après être allé au Gymnasium (lycée), il étudie le droit à l'université de Prague et de Vienne de 1859 à 1863 date à laquelle il devient journaliste. En 1867, il obtient un doctorat de Droit (jurisprudence) à l'Université Jagellonne de Cracovie. Il rejoint la section de la presse au cabinet du premier ministre à Vienne. C'est à cette époque qu'il "tombe dans l'économie politique"[1]. En 1871, il publie son livre "Principles of Economics" qui fait de lui un des fondateurs de l'école néo-classique. En 1872, il entre à l'université de Vienne comme maître de Conférences non payé puis devient professeur associé à plein temps en 1873. En 1876, il devient un des précepteurs du prince héritier Rodolphe (les textes des cours ont été publiés par [Streissler 1994]). À son retour à Vienne en 1879, il fut nommé par François-Joseph Ier d'Autriche, grâce en partie à l'appui de Lorenz von Stein[2] professeur d'économie à l'université de Vienne. En 1883, il publie son livre " Investigations into the Method of the Social Science with Special Reference to Economics" qui provoqua un conflit avec l'école historique allemande connu sous le titre de Methodenstreit. Menger a eu des brillants étudiants tels que Eugen Böhm-Bawerk ou Friedrich von Wieser qui ont contribué à faire connaître assez rapidement l'école autrichienne. À la fin des années 1880, il est un membre important d'une commission chargée de réformer le système monétaire autrichien, ce qui l'amène à écrire en 1892 un article intitulé "On the Origins of Money". Il prend sa retraite en 1903. Menger[2] et ses premiers disciples font alors partie des économistes et juristes qui « plus que toute autre élite universitaire fournissaient les membres de la bureaucratie impériale ». Lui-même est « un haut fonctionnaire héritier des Lumières joséphiennes, mêlant libéralisme économique, conservatisme politique, et préoccupation prédominante pour la vérité scientifique .. »[3]

La pensée économique de Carl Menger

Les traits caractéristiques de son approche de l'économie

Depuis les travaux notamment de Streissler [1972] et de Jaffé [1976], Menger n'est plus vu comme un auteur marginaliste dont la seule différence d'avec ses pairs serait la non utilisation des mathématiques. Pour Sandye Gloria-Palermo[4], l'originalité de Menger est triple :

  • L'important pour lui est plus dans le processus économique que dans l'état d'équilibre. Aussi l'approche scientifique doit être analytique (« ceci signifie que pour comprendre un phénomène complexe, il est nécessaire de le décomposer, à travers l'identification des relations de causalité jusqu'à remonter aux facteurs explicatifs les plus simples à l'origine du phénomène »[5]). Pour Campagnolo[6]« La méthode scientifique proposée par Menger est réaliste (d'inspiration aristotélicienne), analytique (déductive) et exacte (obéissant à une causalité stricte) ; elle doit aussi demeurer éthiquement et politiquement neutre et notamment à l'écart des positions que Marx nomme de « classe » » ;
  • Le subjectivisme mengérien est plus large que le subjectivisme marginaliste standard « en ce sens qu'il n'est pas limité aux préférences individuelles mais étendu à la production (à travers la théorie de l'imputation), aux coûts (à travers la théorie du coût d'opportunité) et aux objectifs des agents (définis de façon subjective et dépendants des perceptions et des connaissances de l'individu) »[7]. Par ailleurs, ce subjectivisme est dynamique et n'est pas forcément déterminé par le passé ou le présent[7] ;
  • Menger veut comprendre la nature de la structure institutionnelle de l'économie car, c'est elle qui conditionne à la fois la structure de la consommation et la capacité du système à répondre aux besoins[8].

Travail, capital, monnaie et État chez Menger

  • Menger ne veut pas fonder la valeur d'échange sur un quelconque concept de valeur mais insiste sur l'intensité des besoins par les individus. Il tient la valeur-travail comme l'erreur majeure des classiques[9] ;
  • Si pour Marx le capital n'est que du « travail mort »[10], pour Menger le capital est constitué par l'ensemble des biens à disposition d'un individu qu'il peut utiliser soit dans l'échange soit pour produire[11] ;
  • Pour Menger, la monnaie n'est pas un voile c'est-à-dire qu'il y a des liens entre monnaie et économie réelle dont l'économiste recherche les lois[10]. Menger ne condamne pas le monopole d'État sur la monnaie même s'il croit fausse la croyance historiciste que le Prince crée la monnaie. Il perçoit très tôt qu'à travers l'émission monétaire il est possible de limiter les hausses des prix[10] ;
  • Pour Menger, il ne s'agit pas d'exclure l'État mais de mieux cerner son rôle et ses fonctions. Campagnolo[12] rappelle l'influence qu'il eut sur les économistes de la Ringstrasse et que lui-même et ses premiers disciples comptèrent parmi les économistes-bureaucrates de l'Autriche de la « Joyeuse Apocalypse ». L'école autrichienne ne deviendra très critique envers l'État qu'à compter des années vingt et de l'opposition de Ludwig von Mises et de Friedrich von Hayek aux planificateurs socialistes.

Menger et Aristote

Une source philosophique de la pensée économique de Carl Menger fut l'Éthique à Nicomaque d'Aristote. Cette influence transparait notamment dans sa façon de concevoir son approche du marginalisme[13] et dans son épistémologie. Pour lui comme dans la philosophie aristotélicienne, la science décrit des rapports de causalité entre des essences et cherche à les comprendre[14]. Les théoriciens cherchent le vrai non dans un but pratique mais pour le contempler. La philosophie pratique (éthique, politique et économique) s'occupe des faits généraux c'est-à-dire qui sont souvent les mêmes. C'est donc au praticien de l'économie qu'il revient de s'occuper de l'action pratique dont le but n'est pas d'atteindre l'essence mais de mettre en pratique au mieux les connaissances acquises[15].

Menger face aux autres fondateurs de l'école-néoclassique

Menger ne se sentit que peu d'affinité avec Stanley Jevons (il lui reproche d'être resté trop utilitariste) ainsi qu'avec Léon Walras. Lorsque ce dernier lui écrivit en 1883 pour qu'ils fassent cause commune, il refusa[16] car :

  • il y a un désaccord quant à l'objet de la science économique qui vise « moins à obtenir une représentation d'ensemble que de se donner les moyens de saisir des essences (ce que sont les phénomènes économiques) et des causes (pourquoi, ils sont tels qu'ils sont) » ;
  • pour lui, l'approche totalisante de l'équilibre général ne peut prendre en compte la réalité fugace de l'échange.

Œuvre

  • Principles of Economics, 1871. (the Grundsätze).
  • Investigations into the Method of the Social Sciences: with special reference to economics, 1883. (the Untersuchungen - il a été aussi traduit sous le titre Problems of Economics and Sociology).
  • The Fallacies of Historicism in German Political Economy, 1884. (the Irrthümer).
  • "On the Origins of Money" , 1892, EJ.

Notes

  1. Joseph T.Salerno,p.2 Biographie de Menger
  2. a et b Campagnolo, 2004, p.280
  3. Campagnolo, 2004, p.283
  4. Sandy Gloria-Palermo, 1999, p.861
  5. Sandy Gloria-Palermo, 1999, pp.861-2
  6. Campagnolo, 2004, p.82
  7. a et b Sandy Gloria-Palermo, 1999, pp.864
  8. Sandy Gloria-Palermo, 1999, pp.8662
  9. Campagnolo, 2004, pp.72
  10. a, b et c Campagnolo, 2004, p.76
  11. Campagnolo, 2004, pp.73-74
  12. Campagnolo, 2004, pp.280-281
  13. Campagnolo, 2002, pp.25-30
  14. Campagnolo, 2004, p.198
  15. Campagnolo, 2004, pp.196-200
  16. Campagnolo, 2004, p.p.256-260

Bibliographie

Littérature en français

  • Sandye Goria-Palermo, "Les fondements mengeriens des processus économiques par Hayek" Revue d'économie politique nov-dec 1999.
  • Gilles Campagnolo, "Une source philosophique de la pensée de Carl Menger : l'Ethique à Nicomaque d'Aristote", Revue de philosophie économique 2002, 2.
  • Gilles Campagnolo, Critique de l'économie politique classique, 2004, Puf
  • Gilles Campagnolo, Carl Menger, entre Aristote et Hayek : Aux sources de l'économie moderne, 2008, CNRS Editions, ISBN 2-271-06639-5

Littérature en anglais

  • (en) Bruce Caldwell, "Carl Menger and His Legacy in Economics", History of Political Economy, Supplement 22, 1990.
  • (en) Hayek, F.A., "Carl Menger (1840-1921)" in The Collected Works of F.A Hayek, Volume IV: The Fortunes of Liberalism: Essays on Austrian Economics and the Ideal of Freedom. Ed.Peter G. Klein (Chicago: The University of Chicago Press, 1992), p. 62.
  • (en) Howey, Richard S., The Rise of the Marginal Utility School: 1870-1889 (New York: Columbia University Press, 1989
  • (en) Hulsmann, Guido, "Knowledge, Judgment, and the Use of Property," The Review of Austrian Economics, vol.10, no.1 (1997): 23-48.
  • (en) Jaffe, William, "Menger, Jevons, and Walras De-Homegenized," Economic Inquiry 14 (December1976): 511-524.
  • (en) Mises, Ludwig von, The Historical Setting of the Austrian School of Economics (New Rochelle, NY: Arlington House, 1969), pp. 9-10.
  • (en) Mises, Ludwig von, Theory and History: An Interpretation of Social and Economic Evolution (Auburn, AL: The Ludwig von Mises Institute, 1985), pp. 62
  • (en) Schumpeter, Joseph A., Ten Great Economists: From Marx to Keynes (New York: Oxford University Press, 1969), p. 86.
  • (en) Streissler E."To what Extent was the Austrian School Marginalist ?" History of Political Economy, (4, 2 1972)
  • (en) Streissler and Monika Streissler, eds., Carl Menger's Lectures To Crown Prince Rudolph (Brookfield, VT: Edward Elgar, 1994), pp. 3-25.

Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

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