Révolution allemande de 1918-1919

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Révolution de novembre 1918 à Berlin : un groupe de soldats brandissant le drapeau rouge, le 9 novembre à la Porte de Brandebourg.

On désigne par le nom de Révolution allemande la série d'événements qui se sont produits en 1918 et 1919 en Allemagne et qui, après une très forte période de troubles et d'incertitude politique, ont conduit à la mise en place de la République de Weimar.

L'Empire allemand tombe à la fin 1918, lors de la Révolution de Novembre (Novemberrevolution) mais la République, à peine proclamée, est marquée par de profondes dissensions, quant à la question du régime politique du pays, entre les tendances réformiste et révolutionnaire de la gauche allemande, soit les sociaux-démocrates et les communistes, dont le parti est créé le 1er janvier 1919. Les mois qui suivent sont marqués par un grand nombre d'actions des communistes et par plusieurs soulèvements. Le conflit tourne à l'avantage des sociaux-démocrates et un régime de démocratie parlementaire est finalement adopté, au prix de l'écrasement violent des révoltes communistes et d'une rupture définitive entre communistes et sociaux-démocrates. Le début de la révolution allemande peut être fixé au 30 octobre 1918 lorsque des marins de Kiel refusent d'appareiller, et sa fin au 11 août 1919 lorsque la Constitution de Weimar est adoptée. La République de Weimar demeure néanmoins marquée par l'instabilité politique et de nombreux soulèvements, de gauche comme de droite, ont lieu au cours des années suivantes.

Sommaire

Contexte

A la veille de la Première Guerre mondiale, l'Empire allemand est un pays encore mal unifié, dominé par la Prusse qui lui a légué ses traditions aristocratiques et militaires. La démocratisation du pays est de surcroît très incomplète. Si le Reichstag est élu au suffrage universel, les votes au parlement prussien (divisé entre Chambre des représentants et Chambre des seigneurs) se font encore par classes. L'Empereur ne tient en outre compre des votes du Reichstag que lorsqu'ils sont conformes à ses propres objectifs. Face à l'immobilisme politique, l'opposition se renforce et, aux élections de 1912, remporte la majorité face au bloc gouvernemental. Le Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD) devient le premier parti du Reichstag ; le mouvement syndical progresse également et l'Allemagne compte, en 1914, quatre millions de syndiqués - dont deux millions et demi pour les syndicats liés au SPD - contre un million en France. Mais si la social-démocratie allemande gagne en influence au début du XXe siècle, elle ne cesse parallèlement de s'affaiblir sur le plan doctrinal et, sous la double influence d'Eduard Bernstein et de Carl Legien, abandonne progressivement ses ambitions révolutionnaires au profit du réformisme[1].

Au moment du déclenchement du conflit, le SPD, présidé par Friedrich Ebert, soutient l'effort de guerre du gouvernement impérial et vote les crédits de guerre. Mais dès l'automne, la gauche du parti, qui n'avait accepté ce vote qu'à contrecoeur, s'organise. Autour de Karl Liebknecht, plusieurs dirigeants sociaux-démocrates comme Rosa Luxemburg, Clara Zetkin et Franz Mehring, entament la lutte contre la politique d'union sacrée suivie par Ebert. En janvier 1917, le SPD exclut en bloc tous ses contestataires, qui forment alors le Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne (USPD). La ligne suivie par Ebert demeure cependant majoritaire au sein du mouvement social-démocrate[2].

Si la gauche est divisée par le conflit, les soutiens traditionnels de la politique impériale le sont également : en 1917, le gouvernement est confronté à la défection d'une partie des élus des partis « bourgeois » du parlement, notamment des Progressistes, des Nationaux-libéraux et de l'aile gauche du Zentrum qui, en 1917, s'opposent désormais à une guerre interminable[2].

Grèves de janvier 1918

En 1918, la situation de l'Empire allemand est critique sur les plans militaire et économique. Soumise à un blocus, l'Allemagne connaît une grave inflation, qui entraîne des situations de misère et de pénurie[3]. L'entrée en guerre des États-Unis aggrave singulièrement le contexte militaire et le mécontentement est général au sein des troupes de l'Armée impériale allemande. Le 28 janvier commence une grève générale des ouvriers allemands pour « la conclusion rapide d’une paix sans annexion », pour la levée de l’état de siège (en place depuis le début de la guerre), pour la libération des prisonniers politiques, et pour la démocratisation des institutions. Commencée dans l'agglomération de Berlin où 180 000 travailleurs arrêtent le travail à l'instigation des certains syndicalistes révolutionnaires comme Richard Müller, et sans la participation des centrales syndicales, la grève s'étend en l'espace de quelques jours à de nombreuses villes allemandes comme Kiel, Hambourg, Cologne et Bochum. Friedrich Ebert, Philipp Scheidemann et Otto Braun, membres du SPD, se font élire au comité de grève pour mettre fin le plus rapidement possible au soulèvement, et obtiennent gain de cause le 4 février. L'Empire allemand évite ainsi une situation catastrophique, le mouvement de grève dans l'industrie métallurgique ayant représenté une grave menace pour son potentiel militaire. Les autorités impériales réagissent en arrêtant en grand nombre les grévistes actifs, ou en les incorporant dans l'armée ; le mécontentement ne se limite cependant pas à la classe ouvrière et aux soldats, et gagne largement les classes moyennes. Constatant le discrédit des pouvoirs établis, Friedrich Ebert préconise auprès de ses camarades du SPD de s'entendre avec les partis bourgeois et d'imposer les revendications social-démocrates par la voie réformiste, pour éviter en Allemagne une situation révolutionnaire comparable à celle de la Russie. Pour Ebert, la seule issue pour éviter une révolution qui déraperait vers la guerre civile est la constitution d'un gouvernement de coalition fondé sur un « compromis de classe » et permettant des réformes pacifiques[4].

Révolution de Novembre et chute du régime impérial

Les autorités impériales, quant à elles, envisagent un train de réformes qui permettrait, selon l'expression du secrétaire d'état aux affaires étrangères Paul von Hintze, d'appliquer une « révolution d'en haut » afin de prévenir une « révolution d'en bas ». À la fin septembre, le commandement de l'armée, qui considère la capitulation comme inévitable, convainc l'empereur Guillaume II de changer de chancelier et d'adopter un régime parlementaire, les sociaux-démocrates devant être invités à participer au gouvernement pour faire accepter la défaite au peuple et être obligés d'endosser la responsabilité de la reddition. Le 3 octobre, pour remplacer le chancelier Georg von Hertling démissionnaire, Guillaume II nomme le prince Max von Baden à la tête du gouvernement. Le cabinet compte des représentants de divers partis, dont les sociaux-démocrates qui accèdent pour la première fois à des responsabilités ministérielles. A l'extrême-droite, la Ligue pangermaniste proteste vivement contre la démocratie et l'influence supposée des Juifs. Le 4 octobre, après sa prise de fonctions, le nouveau chancelier fait transmettre une demande d'armistice à Woodrow Wilson : les États-Unis répondent en refusant de traiter avec Guillaume II, dont ils réclament l'abdication en préalable à toute négociation[5],[6].

L'empereur Guillaume II abdique devant le soulèvement populaire.

Le 28 octobre, la constitution impériale est modifiée : cet évènement, qui marque le passage officiel à un régime parlementaire, prend le nom de Réforme d'Octobre. Le chancelier dépend désormais de la confiance du Reichstag et exerce des responsabilités accrues, tandis que le pouvoir de l'empereur est constitutionnellement limité. L'accord du Reichstag devient en outre nécessaire pour déclarer la guerre ou conclure la paix[7]. Dans le même temps, le pouvoir militaire s'efface : Ludendorff, général en chef des armées, démissionne sous un prétexte mineur. Avec l'accord de Hindenburg, le nouveau quartier-maître général Wilhelm Grœner déclare que l'armée se tiendra à l'écart de toute négociation d'armistice[8].

Philipp Scheidemann proclamant la république.

D'emblée, le nouveau régime se trouve confronté à une situation de type insurrectionnel : le 29 octobre, les marins des navires de guerre de la base de Kiel refusent d'appareiller pour mener une opération que leur hiérarchie entendait mener « pour l'honneur » : s'ensuivent les mutineries de Kiel, qui marquent l'un des points de départ du processus révolutionnaire en Allemagne. Le secrétaire d'état Conrad Haußmann et le rapporteur des affaires maritimes du SPD, Gustav Noske, sont envoyés parlementer avec les matelots. Bien que Noske, accueilli avec enthousiasme et porté à la présidence du conseil d'ouvriers et de marins[9], parvienne à calmer les marins en leur promettant une amnistie, le mouvement s'étend et, outre Kiel, contrôle le 6 novembre Lübeck, Brunsbüttel, Hambourg, Brême et Cuxhaven[7]. En gagnant en importance, le mouvement prend un caractère plus politique : à Stuttgart, le 4 novembre, un conseil ouvrier, constitué après une grève générale, se déclare prêt à signer la paix au nom du Wurtemberg et réclame l'abdication de Guillaume II. A Munich, le 7 novembre, Kurt Eisner, membre de l'USPD, prend la parole lors d'un défilé du SPD et appelle la foule à prendre le contrôle de la ville : les points stratégiques de Munich sont rapidement pris sans rencontrer de résistance de la part de la troupe[10]. Le lendemain, le conseil d'ouvriers, de paysans et de soldats constitué lors de l'insurrection porte à sa présidence Kurt Eisner, qui proclame la « République socialiste de Bavière » ; le roi Louis III et la famille Wittelsbach prennent la fuite. Le même jour, Dresde et Leipzig se soulèvent, chassant le roi Frédéric-Auguste III. A mesure la révolte s'étend, elle se dirige nettement contre les familles régnantes ; les insurrections sont prises en main par les dirigeants locaux du SPD, quelquefois de l'USPD et des spartakistes[9].

Le 9 novembre, le mouvement gagne Berlin : depuis 1917, les éléments révolutionnaires du monde ouvrier de la capitale sont regroupés au sein d'un « comité d'action » qui compte des délégués d'usine, des USPD et des spartakistes. Quand, le 9 novembre, le gouverneur militaire de Berlin, le général von Linsingen, fait arrêter un membre du comité d'action ayant sur lui les plans d'une insurrection, le soulèvement éclate : des colonnes d'ouvriers marchent sur le centre de la capitale et occupent des bâtiments publics ; les soldats présents dans la ville sont en nombre très insuffisant, et fraternisent par ailleurs avec les insurgés[9]. Le député Otto Wels (SPD) appelle les ouvriers à « la lutte décisive » ; Philipp Scheidemann démissionne du gouvernement et Friedrich Ebert est en mesure d'annoncer que des négociations se sont ouvertes avec les ouvriers et l'USPD. Vers 11 heures du matin, le chancelier Max von Baden reçoit, depuis le quartier général de Spa en Belgique où se trouve l'empereur, un appel téléphonique l'informant que Guillaume II a décidé d'abdiquer ; von Baden annonce lui-même la nouvelle et tente de sauver la monarchie par une proposition de régence durant laquelle Ebert dirigerait le gouvernement. Le chancelier reçoit vers midi une délégation du SPD conduite par Ebert ; ce dernier informe von Baden qu'il est trop tard pour instaurer une régence, mais accepte la chancellerie[11], assurant le chancelier sortant de son intention d'éviter une situation révolutionnaire[12].

Vers deux heures de l'après-midi, Philipp Scheidemann, comprenant la nécessité de prendre la tête de la révolution pour ne pas être débordé par elle, prononce à la fenêtre du Reichstag une allocution au cours de laquelle il proclame la « République allemande » ; il prend ainsi de vitesse Karl Liebknecht qui, vers 16h, hisse le drapeau rouge au balcon du château royal de Berlin en proclamant la « République socialiste libre d'Allemagne ». Friedrich Ebert, qui souhaitait confier le choix du régime politique du pays à une assemblée constituante, est très irrité de l'initiative de Scheidemann, qu'il considère comme un « crime légal », mais le discours du ministre SPD est accueilli par un tonnerre d'applaudissements[11],[13].

Divisions de la gauche allemande

Friedrich Ebert, dirigeant du SPD.
Le Conseil des commissaires du peuple fin décembre 1918. De gauche à droite, Landsberg, Scheidemann, Noske, Ebert et Wissell.

Face à la situation révolutionnaire en Allemagne, le socialisme allemand est divisé en trois tendances : le SPD, toujours officiellement marxiste mais tourné dorénavant vers le réformisme, domine le gouvernement et souhaite assurer une transition démocratique de manière réaliste, en confiant au peuple le soin d'élire au suffrage universel une assemblée constituante ; l'USPD est divisé entre réformistes et radicaux ; enfin, la Ligue Spartacus, dite en français « spartakiste » (Spartakusbund), qui constitue une tendance organisée et autonome au sein de l'USPD, appelle via son quotidien Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge), créé le 9 novembre, à l'instauration d'une dictature du prolétariat dont l'instrument principal seraient les Conseils d'ouvriers et de soldats. Les spartakistes préconisent une paix immédiate, et l'extension de la révolution à toute l'Europe avec l'aide de la Russie bolchevique ; ils rejettent tout idée de constituante élue au suffrage universel[14]. Le 10 novembre, les USPD acceptent de laisser entrer au gouvernement des représentants des partis bourgeois, qui se verraient confier des ministères techniques ; ils exigent par contre que le nouveau gouvernement, qui prend le nom de Conseil des commissaires du peuple (Rat der Volksbeauftragten, également traduit par Conseil des députés du peuple, ou Conseil des délégués du peuple), soit désigné par les Conseils d'ouvriers et de soldats. Le même jour se tient au cirque Busch une assemblée réunissant environ 3000 délégués des conseils, qui accordent leur confiance au gouvernement. La réunion est marquée par des surenchères de certains révolutionnaires, et des menaces de voies de faits prononcées à l'égard d'Ebert par des spartakistes, mais la ligne du SPD demeure majoritaire, Otto Wels ayant pu rallier les représentants des soldats[15].

Le SPD se trouve en position de prépondérance par la popularité de ses dirigeants et la puissance de son appareil ; les spartakistes sont par contre isolés par leur refus de rentrer au gouvernement, qui est constitué sur une base paritaire (trois SPD, trois USPD). Entretemps, un Comité exécutif révolutionnaire est nommé par les Conseils d'ouvriers et de soldats de Berlin pour coiffer les forces révolutionnaires. Si la situation comporte des risques de conflit, le gouvernement Ebert prend rapidement des mesures populaires, comme l'abolition de l'état de siège, la liberté d'association et de réunion, l'amnistie des délits politiques, le suffrage universel étendu à la Prusse et l'annonce de l'élection d'une constituante. Ebert dédaigne les offres de blé de Lénine et demande des vivres aux États-Unis, donnant l'assurance qu'aucun bouleversement révolutionnaire n'aura lieu en Allemagne. Le chancelier SPD reçoit en outre une offre de Hindenburg, qui lui promet l'appui de l'armée contre le spartakisme ; Ebert demande dans le même temps aux conseils de soldats d'empêcher toute mutinerie. Le 15 novembre, les dirigeants syndicaux liés à la social-démocratie concluent avec les patrons de la grande industrie une convention accordant aux ouvriers une série d'avancées (journée de huit heures, reconnaissance des syndicats comme représentants qualifiés des salariés, conventions collectives...) qui éloigne un peu plus le spectre d'une révolution du type bolchevik[16].

Les spartakistes se trouvent en outre désavoués par ceux-là même à qui ils veulent donner le pouvoir. Le 16 décembre se réunit le Congrès national des Conseils d'ouvriers et de soldats, seul pouvoir légitime aux yeux des spartakistes : les espérances révolutionnaires de ces derniers sont cependant déçues quand le Congrès décide qu'il ne lui appartient pas de décider du sort de l'Allemagne, et que cette tâche devra être confiée à une assemblée constituante élue au suffrage universel. Le 11 novembre, le nouveau pouvoir signe l'armistice de 1918. Les souverains des États de l'ancien Empire allemand abdiquent les uns après les autres, Guillaume II lui-même s'étant réfugié aux Pays-Bas. Le 6 décembre, le Conseil des commissaires du peuple convoque un scrutin pour élire une assemblée constituante[17].

Durant le mois de décembre, les tensions entre les composantes de la gauche allemande s'accroissent. Ne pouvant compter sur l'armée travaillée par la propagande révolutionnaire, l'état-major commence à recruter parmi les unités en cours de démobilisation des Corps francs composés d'officiers et de soldats jugés sûrs[18]. Les escarmouches se multiplient à Berlin : une division de 3000 marins venue de Kiel, la Volksmarinedivision (« Division populaire de marine »), prétend se comporter en corps révolutionnaire, déclarant ne vouloir obéir qu'au Comité exécutif. Le 23 décembre, les marins se mutinent après avoir dû évacuer un château qu'ils occupaient et prennent Otto Wels en otage dans les écuries royales, puis s'emparent du palais de la chancellerie ; de violents combats ont ensuite lieu entre marins mutinés et troupes régulières autour des écuries. Ils prennent le palais de la Chancellerie le 23. Le 24, l'armée contre-attaque et tire ; 68 personnes sont blessées ou tuées parmi les marins. La troupe de sécurité du préfet de police Emil Eichhorn se rallie aux insurgés et la troupe doit se retirer. Le gouvernement décrète finalement la dissolution de l'unité de marine. À la suite de cette affaire dite des Weihnachtskämpfe (« combats de Noël »), les membres USPD du Conseil des commissaires du peuple démissionnent pour protester contre l'attitude du gouvernement qui avait appelé le ministre prussien de la guerre à la rescousse, mettant la vie de Wels en danger[19] : Ebert les remplace par les SPD Wissell et Noske[18].

Le 30 décembre, la Ligue spartakiste, qui s'est séparée peu auparavant de l'USPD, se réunit avec d'autres groupes révolutionnaires moins importants[19]. Le congrès se termine le 1er janvier 1919 par la création du Parti communiste d'Allemagne (KPD), qui refuse de participer aux élections et entend faire de l'Allemagne une « République des conseils »[18].

Écrasement de la révolte spartakiste

Article détaillé : Révolte spartakiste de Berlin.

Le 4 janvier, le ministre-président Paul Hirsch (SPD) congédie le préfet de police de Berlin Emil Eichhorn, qui appartient à l'aile gauche de l'USPD, l'attitude de ses troupes lors des combats de noël le faisant apparaître comme peu fiable. L'extrême-gauche dénonce aussitôt ce renvoi comme une provocation. Le soir même, le bureau directeur de l'USPD décide, de conserve avec les chefs de file révolutionnaires, d'organiser une manifestation ; le KPD se rallie à l'idée. Le 5 janvier, la foule se montre plus nombreuse et combative que prévu : des manifestants en armes occupent plusieurs rédactions de journaux dont celle du Vorwärts, organe du SPD, ainsi que divers bâtiments. La préfecture de police est informée du soulèvement des régiments berlinois et de garnisons extérieures : l'information est fausse mais sa diffusion plonge Karl Liebknecht dans un état d'euphorie révolutionnaire ; il appelle à l'insurrection pour maintenir l'occupation des journaux, appeler les ouvriers berlinois à la grève et faire tomber le gouvernement. Malgré les protestations de plusieurs membres du comité central du KPD et notamment Rosa Luxemburg qui juge l'action dangereuse, l'option de Liebknecht est approuvée. Rosa Luxemburg finit, via son journal Die Rote Fahne, par soutenir pleinement l'insurrection qu'elle estimait pourtant prématurée[20],[21].

Face à l'insurrection, le ministre Gustav Noske, entré le 29 décembre au gouvernement, est chargé d'organiser la répression du putsch. Il s'appuie sur plusieurs bataillons berlinois de secours, puis sur des Corps francs de droite et sur les troupes de volontaires de la Direction centrale de l'armée. Le 6 décembre, à l'instigation du bureau de l'USPD, le gouvernement engage des pourparlers avec les insurgés et demande l'évacuation des rédactions occupées. Le SPD s'oppose cependant aux négociations, vouées de toutes manières à l'échec car l'exigence des insurgés, le rétablissement d'Eichhorn, est irrecevable. L'issue violente devient inévitable. Le 11 janvier, les troupes gouvernementales reprennent les rédactions des journaux ; les corps francs, sur ordre de Noske, marchent sur Berlin, commandés par le général Walther von Lüttwitz. L'entrée des corps francs dans Berlin s'avère inutile, les insurgés ayant été écrasés dès le 12 janvier, mais Noske tient à faire un exemple pour prévenir d'autres mouvements d'insurrection. Le 15 janvier, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, capturés, sont assassinés par des militaires. De nombreux insurgés, spartakistes ou non, sont arrêtés ou tués sommairement. Leo Jogiches, révolutionnaire proche de la Ligue, est assassiné en prison au mois de mars. L'historien Heinrich August Winkler souligne que, si l'écrasement de la révolte spartakiste a bien permis de prévenir le putsch d'une minorité radicale, qui aurait pu entraîner une intervention des Alliés en Allemagne, les représailles exercées par les Corps francs ont été très excessives ; de nombreux membres de ces groupes de volontaires ne se souciaient guère de sauver la démocratie et n'ambitionnaient que de prendre une revanche sur la gauche marxiste, accusée d'avoir provoqué la défaite allemande[22].

L'Assemblée constituante allemande, dont l'extrême-gauche avait tenté d'empêcher la tenue, est élue le 19 janvier 1919 : les résultats des élections, auxquels ont participé divers nouveaux partis comme le Parti populaire fondé par Gustav Stresemann, ouvre la voie à une coalition entre le SPD, le Parti démocrate et le Zentrum, soit les partis majoritaires de l'ancien Reichstag. Le 10 février, l'Assemblée votre la loi sur le pouvoir provisoire, qui fait office de constitution avant l'adoption de la constitution définitive. Le lendemain, Ebert est élu par Président du Reich par les députés ; il charge Scheidemann de former un nouveau gouvernement, qui succède le 13 février au Conseil des commissaires du peuple[23].

Grèves et affrontements au printemps 1919

Sur le plan intérieur, le nouveau gouvernement doit immédiatement affronter un vaste mouvement de grèves, amorcé dans la Ruhr dès décembre 1918 et qui s'étend en février à l'Allemagne centrale. Les ouvriers syndicalistes entendent reprendre leurs usines à leur propre compte : au centre du pays, le mouvement prend fin en mars quand le gouvernement Scheideman promet l'introduction de comités d'entreprises et la socialisation des consortiums de charbon et de potasse. Dans la Ruhr, la grève tourne à la grève générale et le gouvernement réagit en envoyant la troupe. Le 9 mars, Gustav Noske, désormais ministre de la Reichswehr, donne la consigne, qui ne repose sur aucune loi, d'abattre sur-le-champ toute personne prise les armes à la main en train de combattre les troupes gouvernementales. A Berlin, les affrontements du mois de mars font près d'un millier de morts. La gauche radicale, qui tentait d'arracher par ces mouvements les transformations sociales que la première phase de la révolution n'avait pas apportées, obtient des résultats très modestes : la « socialisation » annoncée par le gouvernement, concrétisée par des lois en mars et avril, ne touche pas au statut de la propriété privée des entreprises. La loi de 1920 introduisant comme promis des comités d'entreprises a par contre des effets bien plus profonds et contribue au progrès de la démocratie économique en Allemagne[24].

Évènements de Bavière

En Bavière, la tâche de diriger le gouvernement dépasse bientôt Kurt Eisner ; le 12 janvier 1919, sa gestion est sanctionnée par des élections qui donnent au SPD une large majorité au Landtag de Bavière. Le 21 février, alors qu'il se rend au Landtag dans l'intention d'annoncer sa démission, il est assassiné par un jeune aristocrate, lieutenant de la garde. Le meurtre entraîne aussitôt une émeute dans Munich et un communiste tire sur le principal adversaire politique d'Eisner, le SPD Erhard Auer, le blessant grièvement[25],[26].

Le lendemain du meurtre, une assemblée générale des conseils munichois élit un « Conseil central de la République bavaroise », présidé par Ernst Niekisch. Par crainte de nouvelles violences, le Landtag suspend ses travaux et les sociaux-démocrates majoritaires proclament un nouveau gouvernement, dirigé par Johannes Hoffmann, qui échoue à ramener de l'ordre. La Bavière vit une situation de vide du pouvoir, et des armes sont distribuées aux conseils d'ouvriers et de soldats[27]. Le 3 avril, galvanisés par la nouvelle de la proclamation de la République des conseils de Hongrie, les Conseils d'Augsbourg se prononcent, en présence de Niekisch, en faveur d'une République des conseils de Bavière. Dans la nuit du 6 au 7, cette revendication est reprise par le conseil central de Munich : une proclamation, signée par Ernst Niekisch, annonce l'avènement de la République des conseils de Bavière, la dissolution du Landtag et la déchéance du gouvernement Hoffmann[28]. Ernst Toller, un poète et dramaturge âgé de 25 ans, devient le chef du nouveau gouvernement révolutionnaire[27], qui n'est initialement pas reconnu par le KPD. Un télégramme est envoyé à Lénine pour l'informer de union du prolétariat de Bavière. En quelques jours, le régime des conseils, dont les membres ne sont nullement préparer à gouverner, se décrédibilise par une série de mesures et de proclamations aberrantes[28]. Hoffmann, réfugié à Bamberg, refuse de s'incliner[29] : le 13 avril, une troupe improvisée de volontaires formée par le gouvernement Hoffmann tente de reprendre la ville, mais est repoussée par l'« Armée rouge » bavaroise aidée des communistes. Les combats font douze morts[30]. Le soir même, des communistes allemands d'origine russe menés par Eugen Leviné et Max Levien, décrètent de leur propre initiative la fin du gouvernement « anarchiste » de Toller et prennent le pouvoir à Munich, inaugurant une seconde phase de la République des conseils de Bavière ; ils reçoivent ensuite les encouragements de Lénine. Une politique de « terreur rouge » est oeuvre et des mesures inspirées de celles de bolcheviks sont annoncées, tandis qu'une véritable Armée rouge commence à être créée. Hoffmann, épouvanté par l'avènement d'un régime bolchevik en Bavière, engage les services de corps francs du Wurtemberg commandés par Franz von Epp, que viennent épauler des troupes régulières. Le 23 avril, l'assaut sur Munich commence, à l'incitation de Noske[29] : les conseils d'ouvriers et de soldats de la ville, terrifiés par la situation, votent une motion de défiance contre le gouvernement de la République des conseils. Dans un contexte de panique et de vide du pouvoir, une unité de l'armée rouge bavaroise exécute dix otages. Le 3 mai, la République des conseils de Bavière est définitivement écrasée, après des combats ayant fait 606 morts[31].

Conséquences

La fin de la République des conseils de Bavière met fin à la deuxième phase de la révolution allemande, le pays devant cependant affronter les conséquences draconiennes du traité de Versailles. Philipp Scheidemann, partisan du rejet du texte, démissionne, laissant la place à Gustav Bauer. Le « diktat de Versailles » provoque une vague d'indignation dans la population, qui ignore les véritables circonstances de la défaite de l'Allemagne. Le 31 juillet, la nouvelle Constitution du Reich allemand, dite « constitution de Weimar » (du nom de la ville où siège alors l'Assemblée) est adoptée, valant au nouveau régime le surnom de « République de Weimar ». La constitution apparaît comme une oeuvre de compromis, qui laisse en suspens de nombreux problèmes fondamentaux. Pour ce qui est des forces politiques, la gauche allemande sort de la période révolutionnaire irrémédiablement divisée, à la suite de l'écrasement sanglant des insurrections communistes. Les sociaux-démocrates se sont, dans le but de sauver la démocratie parlementaire allemande, alliés aux forces conservatrices et nationalistes ; la répression des soulèvements, destinée à éviter en Allemagne la reproduction de la révolution bolchevique et de la terreur rouge russe, a elle-même entraîné des campagnes de terreur et des exactions. Du fait notamment du sang versé, l'antagonisme au sein de la gauche entre révolutionnaires et réformistes est plus fort que jamais[32],[33]. Le contexte de 1918-1919, ainsi que la forte présence de Juifs dans les rangs révolutionnaires, a profondément marqué l'opinion nationaliste, et contribué à former les idées des futurs militants nazis. La Bavière devient notamment, après les épisodes du gouvernement Eisner et de la République des conseils, un important foyer d'agitation pour les groupes nationalistes radicaux et les militants antisémites : Adolf Hitler fait ses premières armes en politique dans ce contexte. Dans les mois et les années qui suivent, la République de Weimar, son économie ruinée par le traité de paix et son opinion publique traumatisée par la défaite et par des humiliations comme l'occupation de la Rhénanie, continue d'être marquée par l'instabilité politique. Plusieurs nouvelles tentatives de coups de force, de droite comme de gauche, ont lieu au début des années 1920, comme le putsch de Kapp en 1920, l'« action de mars » des communistes en 1921, le putsch de la Brasserie d'Hitler et Ludendorff en 1923 et, la même année, la tentative des communistes d'organiser un « octobre allemand »[34].

Notes et références

  1. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 33-37, 50
  2. a et b Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 56-57
  3. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 55-56
  4. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 305-308
  5. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 308-310
  6. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 65-66
  7. a et b Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 310-311
  8. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 66
  9. a, b et c Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 67
  10. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, pages 156-157
  11. a et b Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 314-315
  12. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 68
  13. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 67-68
  14. Serge Berstein, Pierre Milza, L’Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 68-69
  15. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 316-317
  16. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 69-70
  17. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 70
  18. a, b et c Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 71
  19. a et b Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 328
  20. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 328-329
  21. Ernst Nolte, La Guerre civile européenne : National-socialisme et bolchevisme 1917-1945, Perrin, 2011, pages 138-141
  22. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 328-330
  23. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 333-334
  24. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 334-335
  25. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 157
  26. Jacques Droz (dir.), Histoire générale du socialisme, tome 3 : de 1918 à 1945, Presses universitaires de France, 1977, page 206
  27. a et b Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 158
  28. a et b Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 335
  29. a et b Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, page 72
  30. Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004, page 159
  31. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, page 336
  32. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 76-78
  33. Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle, Fayard, 2005, pages 330, 336-344
  34. Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010, pages 83-88

Annexe

Bibliographie

  • Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne de 1870 à nos jours, Armand Colin, 2010
  • Heinrich August Winkler, Histoire de l'Allemagne, XIXe-XXe siècle : le long chemin vers l'Occident, Fayard, 2005
  • (en) Richard J. Evans, The Coming of the Third Reich, Penguin Books, 2004
  • Ernst Nolte, La Guerre civile européenne : National-socialisme et bolchevisme 1917-1945, Perrin, 2011
  • Alfred Wahl, L'Allemagne de 1918 à 1945, Cursus, Armand Colin
  • (de) Hans Mommsen, Aufstieg und Untergang der Republik von Weimar, Ullstein, 1989
  • Hörst Möller, La République de Weimar, Tallandier
  • Erich Mühsam, La société contre l'Etat, suivi de La République des conseils de Bavière, La Digitale/Spartacus, 1999.
  • Paul Frolich, Rosa Luxemburg, L'Harmattan
  • André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin 1918-1919, éditions Spartacus, 1977
  • Pierre Broué, Révolution en Allemagne (1917-1923), Éditions de Minuit, 1971.

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