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Crise d'Oka
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La crise d'Oka est une crise politique qui opposa la nation mohawk aux États québécois et canadien, durant l'été 1990 (11 juillet - 26 septembre). La crise demandera l'intervention de l'armée canadienne après l'échec d'une intervention de la Sûreté du Québec.
Sommaire |
Historique
Contexte
Les relations entre Agniers et Québécois sont tendues à Oka. Des conflits s'éternisent au sujet du zonage et de la construction. La ville veut faire respecter ses règlements sur tous les terrains à Oka mais les Mohawks n'acceptent pas leur juridiction. Un projet s'organise pour construire un centre de désintoxication pour autochtone et un groupe de citoyens s'y opposant se mobilisent. Plusieurs interventions policières d'envergure ont aussi lieu dans les communautés mohawks dans l'année avant la crise. La tension monte lorsque le maire de la ville d'Oka décide d'accorder un permis à un promoteur Québécois afin d'agrandir un terrain de golf et de réaliser un projet domiciliaire. Auparavant, le gouvernement canadien, tuteur des Amérindiens, avait empêché les Mohawks de conclure une entente pour acheter ce terrain.
Enjeux
Concernant l'enjeu des terres en litige, il y a véritablement trois éléments à examiner : premièrement le cimetière Mohawk; deuxièmement la zone d'expansion du golf; et troisièmement la zone du projet résidentiel. Concernant le cimetière, Trudel avance qu'il ne s'agit pas d'un véritable enjeu, puisqu'il a été mis de côté tôt dans la crise. (Trudel, 2009 : 130) Pour la municipalité, il est clair qu'il en a été ainsi, puisqu'il n'a jamais été question de le détruire ou le déplacer. Cependant, des discussions avaient eut lieu avant la crise afin d'agrandir le cimetière. Si nous examinons avec soin la carte, le cimetière est situé dans un enclave directement aux abords du terrain de golf, entre l'autoroute et le stationnement. La seule possibilité d'agrandissement serait la pinède à l'Ouest ou au Nord-Est mais l'expansion du terrain de golf réduirait précisément un partie de ces terres, ce qui laisserait encore moins de terrain au futur cimetière. Bien qu'il ne s'agisse pas d'un enjeu majeur de la crise, il est compréhensible que pour les Mohawks le cimetière ait été un irritant important. York et Pindera parle d'un enjeu symbolique de la crise : « the encroachment of the golf course on the Mohawk graves became for them a symbol of the relentless appetite of developers and municipal politicians for the shrinking forest. »[1]
Ensuite, concernant la pinède elle-même, dans les faits, la communauté de Kanesatake occupait déjà le terrain convoité qui appartenait pourtant officiellement à la ville et en partie à des intérêts privés. Les Mohawks en faisaient un usage communautaire et effectuaient un entretien certain des lieux. Les Mohawks revendiquent même l'honneur d'avoir planté eux-mêmes les arbres, cent ans plus tôt, sous la supervision des Sulpiciens. (York et Pindera, 1991:43) L'expansion du terrain de golf traverserait cette pinède (pointillés sur la carte) et occuperait également une forêt mixte. Ce projet de golf a vite été abandonné avant la crise, et pour les Mohawks la pinède était donc sauvée ainsi que la plus grande partie de la forêt mixte. Cependant, bien que le pire était évité, c'était simplement un retour au statu quo pour les Mohawks, et aucune reconnaissance de leur occupation centenaire de la pinède était en vue. C'était donc un autre irritant majeur.
Troisièmement, il restait le projet résidentiel, qui aurait rapporté beaucoup d'argent en taxes à la ville et qui pour les Mohawks se situait toujours sur des terres revendiquées. Pour la ville, il est manifeste que ce fut l'enjeu principal qui justifia l'intervention de la SQ. D'un autre côté, pour les Mohawks, il s'agissait de défendre simplement des terres revendiquées au même titre que la pinède et le cimetière. Il était cohérent de continuer le combat contre cette déforestation supplémentaire. En outre, il faut mettre en perspective que les autochtones visaient aussi un règlement définitif de l'ensemble de leurs revendications territoriales, et c'était là l'occasion d'exercer une pression énorme sur les décideurs, avec un projet tenant tellement à cœur au maire d'Oka.
Déroulement
Nous ne pouvons restreindre les événements à Oka en 1990 à la seule crise de juillet ou même seulement à l'été, quand les principaux acteurs mohawks étaient les Guerriers. La communauté mohawk se mobilise dès mars par une campagne de désobéissance civile. Ils érigent une barricade symbolique le 11 mars sur une route de terre à l'entrée de la pinède, avec une bonne visibilité de l'autoroute 344 mais sans aucunement en perturber la circulation. Rappelons que cette action s'inscrit en réaction au projet du maire Ouellette d'expansion du golf.
Les Mohawks ne sont pas les seuls à s'être mobilisés. Un groupe de citoyens, les mêmes à avoir dénoncé le centre de désintoxication pour autochtones en 1986, s'organise pour appuyer le projet du maire. Cependant, le projet est loin de faire l'unanimité au Conseil municipal de mars 1989. Une citoyenne, Helga Maeder, dénonce un projet décidé unilatéralement, sans consultation des Mohawks ni des citoyen-nes d'Oka et sans enquête environnementale. Maeder lance une pétition qui récolte un nombre impressionnant de 900 signatures, la majorité d'une population d'environ 1500 personnes en 1990 (York et Pindera, 1991 : 46). Jean Ouellette ignore les protestations et va de l'avant : la loi québécoise n'oblige pas à cette époque une enquête environnementale pour un projet récréatif et concernant les revendications mohawkes, il a également la loi de son côté. D'un point de vue strictement juridique, les revendications mohawkes n'ont aucune assise formelle (voir l'article sur l'histoire des Mohawks).
Au début mars, l'avocat de la ville rappelle que beaucoup d'investissements ont été faits autant pour le golf que pour le projet domiciliaire, et qu'il ne pouvait donc y avoir de délais supplémentaires. La forêt de pins allait être coupée incessamment. En plus de la barricade symbolique, quelques Mohawks décident donc d'établir une vigile dans la pinède, afin de sonner l'alarme si la coupe forestière commençait. L'occupation pacifique continue jusqu'en avril sans que la ville ne commencent les travaux, attendant peut-être la fonte des neiges.
À la fin du printemps, les campeurs commencent à discuter des moyens à prendre en cas de confrontation avec la police. De plus en plus de gens expriment le souhait de demander de l'aide à la Société des Guerriers de Kahnawake ou celle d'Akwesasne. Or, ce même printemps, une quasi guerre civile est déclarée à Akwesasne : c'est la « Guerre des bingos ». La Société des Guerriers est en faveur des jeux de hasard, tandis qu'un autre groupe contre les jeux de hasard est aussi armé. Les occupants de Kanesatake demandent finalement de l'aide à toutes les factions, et même dans d'autres communautés de la Confédération iroquoise. Seuls les Guerriers répondront à l'appel (Ibid. : 62).
Le 22 avril, les protestataires érigent une vraie barrière, non plus symbolique, en travers de la route de terre menant au terrain de golf. Le 26 avril, la ville obtient une injonction contre la barricade, mais les Mohawks l'ignorent complètement : « I don't recognize the authority of the province over this land », déclare Curtis Nelson, un proche allié de Allen Gabriel[2]. C'est à ce moment que plusieurs Guerriers de Kahnawake rejoignent le campement, mais l'occupation est toujours contrôlée par la Maison Longue, avec comme chef Allen Gabriel.
Avec la présence de plus en plus nombreuse des caméras de télévision et la persévérance des occupants, la ville reprend les négociations. Les Mohawks affichent enfin un front uni malgré les dissensions récentes entre les différentes factions de Kanesatake. Un débat intéressant a lieu dans le centre de la Maison Longue entre le représentant de la ville et les Mohawks : « Oka's acting mayor, Gilles Landreville, demanded to know if the Mohawks could deliver a consensus from their community. Do you have the consensus of your community?, one of the Mohawks threw back at Landreville »[3], sachant l'opposition de nombreux citoyen-nes au projet du golf.
Les discussions ne donnent rien et un climat de méfiance s'installe entre les deux parties. Du côté mohawk, les Guerriers s'organisent davantage et amènent énormément de matériel, ainsi que leur armement, bien que caché de la vue du public pour l'instant. Les Mohawks opposés à la présence d'armes sur le campement quittent les lieux. Quelques-uns reviendront par la suite avec l'intensification de la crise. (Ibid. : 65) Pendant ce temps, les décideurs de la ville sont comme suspendus dans le temps et n'osent entreprendre aucune action contre les Mohawks, et l'injonction passe en date du 4 mai.
Le 2 mai, le fédéral communique à la ville une ouverture pour le rachat des terres en litige, mais le Regroupement des Citoyens d'Oka, en faveur du projet de golf, met toujours de la pression sur la ville. Le 7 mai est organisée une assemblée de citoyens par le RCO, et Allen Gabriel s'y présente pour prendre la parole : « I come here armed with words, not a machine gun. » Il continue en affirmant que si les habitants d'Oka sont incapables de coexister en paix avec les Mohawks, ils peuvent toujours déménager. L'audience le raille et quelques citoyens ricanent dans la salle. « Do you really think that expanding this private golf course is worth jeopardizing the social peace ? »[4] Le maire lui répond de manière aussi ferme qu'il ne laissera pas aller un pouce de terre aux Mohawks.
Le même jour, il contacte le ministre de la sécurité publique, Sam Elkas, pour une intervention de la Sûreté du Québec, la force policière provinciale. Celui-ci refuse catégoriquement, sous le conseil du Ministre des affaires autochtones, John Ciaccia. "Je n'enverrai personne jouer au cowboys sur la question d'un terrain de golf."[5] Des discussions ont alors lieu entre Ciaccia et Ouellette, et avec l'accord du maire, le ministre va rencontrer le ministre fédéral des Affaires indiennes, Tom Siddons, sur le sujet d'un rachat des terres mohawkes par le fédéral. Mais rien de concret ne sort de ces efforts diplomatiques de la part de Ciaccia. Il sera mis de côté jusqu'au milieu de la crise, en plein été.
Par deux fois le maire se reprend pour faire adopter une injonction par la Cour supérieure, mais cette fois le juge ne voit pas l'urgence de la situation et propose aux parties de négocier. Mais chacune des parties reste pied ferme sur sa position : les Mohawks ne veulent pas négocier sans un moratoire de 15 jours sur l'expansion du golf, tandis que la mairie ne veut pas négocier sans que les Mohawks ne quittent la pinède. (Ibid. : 69)
Les Mohawks finissent par réussir à obtenir une rencontre en personne avec le ministre fédéral pour faire avancer les choses, le 21 juin. Toutefois, en attendant la rencontre, les dissensions entre les traditionalistes de la Maison Longue et les élus du Conseil de bande refont surface, entre autres sur la place qu'occupe l'avocat Lacaille, un non-autochtone, dans les discussions officielles ainsi que sur la place des femmes dans les négociations. À la rencontre avec Tom Siddons, les traditionalistes sont ignorés, et le ministre campe sur sa position de 1989 sur l'unification des terres. La Maison Longue répond avec les revendications suivantes : la suspension de tout développement sur les terres traditionnelles mohawkes jusqu'à un accord territorial ainsi que la révision de tout développement actuel (incluant l'expansion du golf) qui serait placé sous la juridiction de la nation mohawke (Ibid. : 72). Ne voyant aucune ouverture du ministre, les Mohawks retournent aux barricades.
Le 29 juin, l'avocat de la ville retourne pour une nouvelle fois obtenir une injonction pour enlever les barricades et cette fois-ci l'obtient du juge. Or le juge précise que cette décision ne constitue nullement un prétexte pour continuer l'expansion du golf : d'après l'opinion du juge, un projet de golf privé ne devrait pas se faire aux dépens du public, et de plus aucun projet de golf ne vaut la peine de détruire une forêt entière, surtout dans le présent contexte[6].
C'est au début juillet que les femmes de la Maison Longue décident de leur tactique d'aller au front, d'être la première ligne de défense non-armée si intervention de la SQ il y avait, et que les Guerriers armés resteraient en arrière, prêts à intervenir s'il n'y avait pas d'autres choix. Le 3 juillet, les occupants s'inquiètent d'une possible attaque surprise de la SQ, et demande plus d'information pour se faire répondre par la SQ qu'elle n'interviendrait pas sauf s'il y a un acte criminel commis sur les lieux.
Dans cette première semaine de juillet, plusieurs ultimatums de la ville sont envoyés demandant de quitter la pinède et le 5 juillet c'est le ministre Elkas qui perd patience et envoie lui aussi un ultimatum avec une menace implicite de recours à la force. La menace divise les occupants et les plus modérés comme Allen Gabriel quittent les barricades, en colère contre les Guerriers qui, d'après lui, avec leur refus du compromis, vont droit vers la confrontation.
Le ministre Ciaccia envoie une lettre de la dernière chance au maire Ouellette le 9 juillet, pour le supplier de ne pas demander à la SQ d'intervenir. Il n'aura sa réponse que le lendemain, une réponse négative, et Ouellette demande la même journée à la SQ d'intervenir pour régler définitivement cette affaire. D'après Trudel, quelques heures avant l'intervention de la SQ, Ouellette aurait finalement abandonné le projet de l'expansion du golf, mais pas celui du projet domiciliaire. (Trudel, 2009 : 131) Trop peu trop tard, la dynamique des occupants est rendue telle qu'ils ne veulent plus quitter tant qu'il n'y aura pas d'entente définitive avec le gouvernement fédéral sur les revendications territoriales.
Le matin du 11 juillet 1990 à 5 h 15, les camions de la SQ font leur apparition au sommet de la colline de l'autoroute 344. Les radios des guerriers prennent vie. "They're here boys! They're here! This is not a drill. Get ready to rock and roll!"[7] Les occupants sont surpris, mais ne sont pas complètement pris au dépourvu et se doutaient de la possibilité d'une intervention. Pourtant, la SQ les avait assurés du contraire quelques jours plus tôt. Mais plusieurs Guerriers ne prennent pas de risques et redoublent les défenses pendant la nuit du 10 au 11.
Le matin, dès l'apparition de la SQ, un des Guerriers effectue un appel téléphonique à Allan Delaronde, Chef de guerre de la Société des Guerriers de Kahnawake. Celui-ci met en branle un réseau sophistiqué de communication pour mobiliser ses Guerriers. Rapidement, pendant qu'à Kanesatake les officiers tentent de disperser les occupants à coups de gaz lacrymogènes, des Guerriers bloquent la circulation au pont Mercier et commencent à vider le pont par les armes.
À Kanesatake, une centaine d'officiers du service d'intervention tactique de la SQ sont lourdement armés, appuyés par plusieurs douzaines d'officiers anti-émeute de la police régulière. Après une confrontation verbale avec les femmes mohawkes de la Maison Longue, les officiers perdent patience et envoient des gaz ainsi que des grenades assourdissantes. Les Mohawks ne sont pas intimidés, aidés par un soulèvement soudain du vent qui renvoie la fumée lacrymogène sur les officiers. À ce moment, la nouvelle de la prise du pont Mercier arrive aux belligérants à la pinède : du côté mohawk, le soulagement et le moral augmentent considérablement, tandis que du côté policier, c'est la consternation. Le commandement de la SQ prend alors une décision hâtive, motivée par le manque d'effectifs ainsi que par le désir de déloger le plus rapidement possible l'occupation de la pinède pour ensuite s'occuper du pont Mercier. À 8 h 30, la grue mécanique commence à défaire la barricade pendant qu'un écran de fumée s'installe entre les Mohawks et les policiers. Les femmes et les civils mohawks retraitent en hâte vers la pinède, et un guerrier qui gardait la barricade s'enfuit également. D'après York et Pindera (1991 : 34), les policiers auraient alors pu à ce moment enlever la barricade sans résistance aucune. À 8 h 50, quatre officiers sautent par dessus la barricade et trois d'entre eux partent à la poursuite du guerrier en fuite, et c'est à ce moment qu'a lieu la fusillade.
Comme toujours dans ce genre d'incident, on ne sait pas avec certitude d'où est parti le premier coup de feu. Néanmoins, il n'y aurait eu que cinq ou six guerriers qui auraient ouvert le feu sur une possibilité de plus de 60 cachés dans les bois. « En l’espace de vingt à trente secondes, au moins 93 tirs d’armes à feu ont été entendus, dont 51 provenaient des armes de cinq ou six policiers. Le coroner a estimé qu’au moins trois autochtones ont fait usage de leurs armes, de deux endroits différents. »[8] Le Caporal Marcel Lemay est atteint mortellement à l'aisselle gauche par une balle Full metal jacket et la SQ retraite alors vers le village Oka. Le fait que Lemay est atteint précisément à un endroit non protégé par son armure anti-balle, et surtout puisque la SQ n'utilise pas normalement ce type de balle, le coroner de l'enquête penchera vers l'hypothèse de l'homicide volontaire, sans pouvoir pourtant le prouver hors de tout doute[9].
Pendant que l'ambulance est appelée du côté policier, les insurgés se préparent à une seconde offensive qui ne viendra pas. Dans leur hâte à escorter leur collègue abattu, les policiers laissent la grue et deux voitures de police sans surveillance. Les Guerriers ne perdent pas de temps et utilisent la grue pour créer un nouveau barrage, celui-ci en plein à travers l'autoroute 344, en utilisant les voitures de police et des arbres. Des milliers de policiers encerclent aussitôt les deux communautés de Kanesatake et de Kahnawake. L'avocat du Conseil de bande Lacaille réussit à rejoindre directement le Premier ministre pour lui annoncer la gravité de la situation et réussit à faire annuler une seconde attaque par la SQ.
Un long siège commence alors, qui ne se terminera que le 26 septembre. En peu de temps, tout Kanesatake est mobilisé par la crise. Tous ceux qui n'étaient pas encore dans la pinède rejoignent ce qui est maintenant une insurrection en règle. Même constat à Kahnawake, où toutes les entrées de la ville sont barricadées par les Guerriers et protégées. C'est l'état de crise du côté des autorités provinciales et le Conseil des ministres confie le mandat à Ciaccia de négocier avec les Mohawks. Or, parallèlement aux négociations, l'État dans l'État de la Sûreté du Québec entreprend de véritables mesures de guerre contre Kanesatake : refus de laisser passer toute provision ou tout médicament pour les insurgés. Par la suite, la Commission des droits de la personne du Québec confirma ces abus policiers et dénonça de nombreux autres manquements à la Charte québécoise des droits et libertés. La stratégie de la SQ était d'étouffer tranquillement l'insurrection mohawke, comme le rapporte John Ciaccia dans son récent témoignage : « Il [un membre proche du directeur de la Sûreté du Québec] proposa que la SQ cerne les trois réserves indiennes avec des troupes et qu’elle resserre lentement ce périmètre pour forcer les Warriors à capituler. »[10]
Le 12 juillet, John Ciaccia se rend directement à Kanesatake et franchit les barricades pour rencontrer en personne les Mohawks. Il leur garantit l'annulation du projet de golf et qu'aucun nouvel assaut de la SQ n'aurait lieu durant les pourparlers. C'est du côté fédéral que les négociations achoppent, car le ministre Tom Siddons refuse de négocier avec des guerriers armés et c'est son gouvernement qui possède le pouvoir d'un règlement sur la question des revendications territoriales. Les discussions entre Ciaccia et les gens de la pinède, avec comme porte-parole principale Ellen Gabriel, continuent pour plusieurs jours, mais Ciaccia n'obtient pas beaucoup d'appuis au Cabinet des ministres.
Pendant ce temps, la pression augmente au Pont Mercier, ou une manifestation de la population de Châteauguay est réprimée sévèrement par la police.
Les journalistes ne sont pas immunisés contre les abus des officiers de la SQ. Le jour de l'assaut du 11, trois journalistes se font confisquer et détruire leur matériel, perdant ainsi des milliers de dollars en revenus potentiels. (York et Pindera, 1991 : 206-207)
Le 16 juillet, le Grand chef Georges Martin du Conseil de bande effectue un retour aux barricades pour montrer sa solidarité avec son peuple. Depuis quelque temps, un conseiller de la Maison Longue de Kahnawake, Loran Thompson, récolte de plus en plus d'influence parmi la pinède, par son charisme et ses discours enflammés en faveur de la complète souveraineté mohawke. Plusieurs modérés comme le grand chef Martin éprouvent beaucoup de doutes quant à ce militantisme exacerbé, pourtant personne n'ose briser l'unité. Un scandale dans les médias éclate lorsqu'on apprend que la SQ affame volontairement les Mohawks et ce n'est que le 21 juillet que la situation est rétablie grâce à l'intervention du ministre de la justice, Gil Rémillard.
Un tournant dans les négociations se produit le 18 juillet lorsqu'un comité de crise du Cabinet des ministres est formé, dirigé par Claude Ryan. Ce comité contrôle maintenant les négociations par l'intermédiaire de Ciaccia, et refuse de traiter des revendications territoriales qui ne sont pas de leur juridiction (Ibid. :217). Un autre élément achoppe aux négociations du côté fédéral, c'est le refus de la présence d'observateurs internationaux, ce qui serait une reconnaissance implicite de la souveraineté de la nation mohawke. Cependant, dans une tentative de régler la crise, le gouvernement fédéral achète finalement les terres en litige à la fin juillet, stoppant ainsi définitivement tout développement sur les terres des revendications mohawkes. Au conseil municipal d'Oka le 31 juillet, la transaction rend furieux nombre de citoyens, qui n'en reviennent pas que l'achat ait été fait sans que les barricades soient enlevées. Le conseil municipal entérinera l'achat seulement le 8 août, sous la menace d'une expropriation du gouvernement fédéral (Ibid. :219).
Le 1er août, de nouvelles dissensions dans la pinède contre le grand chef Martin et son faible leadership de la crise forcent ce dernier à quitter le campement de nouveau. Il prendra la parole devant des journalistes à la suite d'un incident avec les Guerriers qui le confrontèrent à son logement. « That reserve is my reserve. (…) The warriors have to get out of Kanesatake. »[11] Mais, malgré le départ de ce dernier, la dissension continue au sein du campement, et des Mohawks de Kanesatake qui n'appartiennent pas à la Maison Longue organisent une réunion pour reprendre le contrôle des négociations, avec une position plus modérée. Les Guerriers n'ont aucun rôle dans la dissension, il s'agit plutôt d'une critique par des modérés contre la minorité traditionaliste qui serait à la recherche de plus de pouvoir avec la revendication de la souveraineté de la nation mohawke.
Le 5 août, Robert Bourassa émet un ultimatum de 48 heures pour une entente sur la levée des barricades et, officiellement, les Mohawks déclarent ne pas se laisser intimider. Néanmoins, le 8 août, à la fin de l'ultimatum de Bourassa, environ le tiers des familles de Kanesatake quittent le campement. (Ibid. : 223) La même journée, Bourassa invoque la Loi des mesures de guerre et demande l'intervention de l'Armée canadienne en remplacement de la SQ. Au même moment, Brian Mulroney nomme un médiateur spécial, Alan Gold, sur la question d'une entente de principe sur la négociation. Les négociateurs mohawks voient d'un bon œil la soudaine prise de responsabilité du gouvernement canadien, et même le remplacement de la SQ par l'Armée, qui elle au moins n'a pas de vendetta personnelle contre les Mohawks. (Ibid. : 224)
Le 12 août, les Mohawks et le gouvernement fédéral s'entendent enfin sur un premier accord de pré-négociation, avec trois pré-conditions que les Mohawks demandent depuis près d'un mois : libre accès aux vivres et aux médicaments, accès à des conseillers selon leurs besoins et présence d'observateurs internationaux. En échange, les Mohawks acceptent de mettre comme priorité aux futures négociations les modalités selon lesquelles la police et l'armée se retireraient et les barricades seraient enlevées.
Ainsi, les négociateurs mohawks et les représentants officiels du gouvernement, dont John Ciaccia et Tom Siddons, sont présents à la pinède pour signer officiellement cette première entente, qui sera hautement médiatisée. La présence de Guerriers masqués à la cérémonie fera scandale par la suite, un des Guerriers ayant pris l'initiative de signer l'entente au nom de la communauté d'Akwesasne et de remettre un drapeau guerrier au médiateur Alan Gold.
Suite à cette entente-cérémonie, et suite aux affrontements violents entre manifestants et policiers à Châteauguay, une pression énorme commença à s'exercer sur Robert Bourassa. Le commandant de l'armée, Kent Foster, réussit à convaincre les autorités qu'une intervention armée est impensable et même très dangereuse. « One of Foster's main tasks was to convince provincial authorities that the use of armed force would not resolve the crisis, though the Cabinet crisis comittee was deeply divided over the usefulness of continued negociations with the mohawks. »[12] Cette impossibilité d'une fin rapide du conflit par la force ainsi que la division des deux côtés de la table de négociation - du côté des factions mohawkes ainsi que du côté du Cabinet - expliquent sans aucun doute l'étirement de la crise. Cela et aussi que les prédispositions des deux côtés de la table pour les négociations étaient complètement incompatibles : d'un côté, les Mohawks considéraient que les modalités de base pour enlever les barricades étaient la reconnaissance de la souveraineté mohawke et leur droit à l'auto-défense de leur territoire; de leur côté, les négociateurs provinciaux et fédéraux n'avaient aucune marge de manœuvre, puisque les autorités avaient interdit toute reconnaissance de la souveraineté mohawke et demandaient le retrait immédiat des barricades et le désarmement avant toute négociation sur le contenu. (York et Pindera, 1991 : 308)
Le 17 août, les forces de la SQ sont remplacées par les forces armées, à la demande du premier ministre Robert Bourassa. Tranquillement, l'anneau se resserre sur les communautés de Kahnawake et de Kanesatake. Du côté Kahnawake, les Guerriers acceptent un graduel « désengagement militaire », ce qui est totalement refusé à Kanesatake. Ce recul des Guerriers à Kahnawake s'explique par le fait que les manifestations des banlieues autour mettent de plus en plus de pression et bloquent tout mouvement pour entrer ou sortir de la communauté mohawke.
Le 23 août, plusieurs autres familles mohawkes quittent les barricades, suite à l'avance de l'armée au nord de la pinède. C'est le 25 août que les négociations arriveront à un échec total et, le 27 août, Bourassa annonce le démantèlement des barricades par l'armée. Mulroney conclut que les demandes mohawkes sont « bizarres », et Bourassa de son côté rappelle que tous les citoyens ont le devoir de respecter les lois, peu importe la valeur de leur cause ou de leurs revendications (Ibid. : 315-316),
Le 29 août, les Guerriers de Kahnawake conjointement avec l'armée commencent à démanteler les barricades au pont Mercier. La même journée, des négociations secrètes ont lieu entre Ciaccia, Roger Gagnon - un représentant du Ministère fédéral des affaires indiennes – et les plus modérés des Mohawks, dont Samson Gabriel de la Maison Longue de Kanesatake et des représentants de la Confédération iroquoise. Cependant, elles échouent rapidement avec le retrait soudain de Gagnon, qui affirme ne pas avoir de mandat officiel (Ibid. : 337).
Du 1er au 3 septembre, l'armée avance pour l'assaut final et prend le contrôle du territoire sans résistance de la part des Guerriers à Kanesatake. Les derniers résistants prennent refuge dans le Centre communautaire. Pour les Mohawks de Kanesatake, la pinède était finalement perdue.
Suite à une trahison de l'armée canadienne au sujet de la protection du village mohawk, le 3 septembre, Allan Delaronde et plusieurs autres guerriers de Kahnawake échouent à reprendre le pont Mercier. Une perquisition a lieu dans la Maison Longue de Kahnawake. Le 6 septembre, le pont sera rouvert à la circulation.
La même journée, un incident se produit dans les bois à l'extérieur du centre de désintoxication : le guerrier surnommé Spudwrench est attaqué dans son sommeil et sauvagement battu par trois soldats de l'armée. Il sera finalement transporté à l'Hôpital général de Montréal pour ensuite être arrêté par la police provinciale quelques jours plus tard, malgré une promesse du contraire[13].
Le 11 septembre, les derniers résistants proposent une nouvelle offre pour terminer le conflit qui inclurait une commission conjointe de représentants iroquois, d'officiers provinciaux et fédéraux ainsi que de représentants du Mouvement des droits de la personne qui détermineraient l'issue de possibles charges criminelles contre les Guerriers. L'offre inclut également une enquête sur les violations des droits humains et du droit international. En échange, les Guerriers déposeraient les armes. Bourassa balaie cette offre de la main, ayant la marge de manœuvre politique depuis la réouverture du pont Mercier.
Dans les jours qui suivent, la ligne téléphonique est coupée par l'armée et des pannes intermittentes d'électricité et d'eau courante se produisent sans que l'on sache pourquoi. La soirée du 14 septembre, les cellulaires sont aussi mystérieusement en panne.
Le 24 septembre, les Mohawks désespèrent d'arriver à une entente, sans pression sur le gouvernement. Ils décident d'une négociation de la dernière chance pendant 48 heures, après quoi ils termineraient le conflit. L'après-midi du 25 septembre, les négociateurs des derniers guerriers proposent une offre finale anémique : les Guerriers déposeraient les armes en échange d'une évaluation indépendante des charges criminelles pesant sur eux. Ils abandonnaient ainsi toute négociation immédiate sur le contenu des revendications mohawkes. Mais le ministre de la justice Gil Rémillard rejeta derechef cette dernière offre.
Le 26 septembre, au coucher du soleil, les 30 guerriers, avec 16 femmes et 6 enfants, dernier bastion de l'insurrection mohawke à Kanesatake, détruisent leurs armes et quittent leur quartier général pour la ligne de front. Ils se battront pourtant jusqu'à la fin, résistant à leur arrestation à mains nues. Quatre Mohawks ayant franchi les barbelés réussissent même dans la confusion à se rendre indemnes à Oka. Deux seront arrêtés par la suite.
Plusieurs guerriers comme « Lasagne » et « Blackjack » seront sévèrement battus pendant leur interrogatoire par les policiers[14].
Les accusations seront multiples : participation à une émeute, port d'arme dans un dessein dangereux, voies de fait, assaut sur un officier, etc. Des années plus tard, un jury laissera tomber toutes les accusations contre les Mohawks.
Quant aux revendications territoriales des Mohawks, il faudra attendre 10 ans plus tard pour une entente formelle mais provisoire entre les représentants élus de Kanesatake et le gouvernement fédéral.
Le projet de développement immobilier du maire Jean Ouellette ne se réalisera jamais, et les terres furent rachetées par le fédéral. Encore aujourd'hui, la revendication globale sur la seigneurie des Deux-Montagnes n'est toujours pas réglée, et les Mohawks n'ont toujours pas de réserve officielle.
Impacts sociaux
À la suite du décès du caporal Lemay, une partie de la population québécoise éprouve du ressentiment contre la cause mohawk. C'est dans ce contexte qu'une manifestation a lieu à ville LaSalle (près du pont Mercier) au cours de laquelle on brûle un mannequin représentant un autochtone en scandant le « Québec aux Québécois » (slogan nationaliste des années 1970)[15].
Notes et références
- Geoffrey York et Loreen Pindera. People of the pines, the Warriors and the legacy of Oka. Little, Brown and company (Canada) Limited, Toronto : 1991, p. 42.
- Ibid., p. 62.
- Ibid., p. 63.
- Ibid., p. 67.
- Ibid.
- L'hon. Luc Carbonneau dans Geoffrey York et Loreen Pindera. People of the pines, the Warriors and the legacy of Oka. Little, Brown and company (Canada) Limited, Toronto : 1991, p. 73.
- Ibid., p. 21.
- Pierre Trudel. « La crise d’Oka de 1990 : retour sur les événements du 11 juillet ». Recherches amérindiennes au Québec, XXXIX, nos 1-2, 2009 , p. 132.
- Ibid., p. 135
- Pierre Trudel. « John Ciaccia et les factions iroquoises (...)». Recherches amérindiennes au Québec, vol. xxxi, no 2, 2001, p. 150.
- Geoffrey York et Loreen Pindera. People of the pines, the Warriors and the legacy of Oka. Little, Brown and company (Canada) Limited, Toronto : 1991, p. 222.
- Ibid., p. 297.
- Ibid. : 370-371
- York et Pindera, 1991 : 402
- Université de Sherbrooke - Bilan du siècle : La Crise d'Oka
Annexes
Articles connexes
Bibliographie
- Geoffrey York et Loreen Pindera. People of the pines, the Warriors and the legacy of Oka. Little, Brown and company (Canada) Limited, Toronto : 1991, 438 pages.
- Jessica Murphy, «Vingt ans après la crise d’Oka, le vide juridique persiste», Le Devoir, 10 et 11 juillet 2010
- Pierre Trudel, Oka, 20 ans plus tard. Les dessous d’un conflit historique, Le Devoir, 10 et 11 juillet 2010
- Pierre Trudel, « La crise d’Oka de 1990 : retour sur les événements du 11 juillet » Recherches amérindiennes au Québec, XXXIX, nos 1-2, 2009, p. 129-135.
- Pierre Trudel « John Ciaccia et les factions iroquoises : de la Grande Paix de 1701 à la Grande Guerre de Montréal de 1990 ». Recherches amérindiennes au Québec, vol. xxxi, no 2, 2001, 98-103.
- Pierre Lepage, « Oka, 20 ans déjà! Les origines lointaines et contemporaines de la crise » Recherches amérindiennes au Québec. Volume 39, nos 1-2, 2009, p. 119-126.
- Robin Philpot, Oka: dernier alibi du Canada anglais, Les Intouchables, 2010, 232 p.
Filmographie
Liens externes
- Bilan du siècle : 11 mars 1990 - Début de la Crise d'Oka, Université de Sherbrooke
- Reportage sur les enjeux, Radio-Canada
- Reportage sur la crise, Radio-Canada.
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