Pemberley

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Chatsworth, peint par William Marlow, tel qu'a pu le voir Jane Austen, lorsqu'elle imaginait Pemberley.

Pemberley est le nom du domaine et de la résidence de Mr Darcy, le personnage masculin principal d'Orgueil et Préjugés, le roman le plus célèbre de la femme de lettres britannique Jane Austen, paru en 1813. Ce domaine imaginaire est décrit de façon relativement précise et placé dans le Derbyshire, à cinq miles de la petite ville tout aussi fictive de Lambton.

On considère habituellement que Jane Austen s'est inspirée de Chatsworth, le grand domaine des Cavendish, situé près de Bakewell dans le parc national de Peak District et propriété, au moment de la publication du roman, du 6 e duc de Devonshire, William Cavendish[1]. Cependant, la manière dont est présenté Pemberley, et la place particulière qu'il tient dans le roman, font de cette propriété au luxe discret, en harmonie avec son cadre naturel, un espace symbolique : c'est un lieu de vie idéal qui reflète parfaitement la personnalité profonde de son propriétaire ainsi que ses qualités morales[2] et dont la visite permet enfin à Elizabeth Bennet de se débarrasser de ses derniers préjugés.

Sommaire

Première approche

Le pont sur la Derwent, devant le château de Chatsworth.

Le lecteur d'Orgueil et Préjugés sait, dès l'arrivée de Mr Darcy au bal de Meryton, au troisième chapitre, qu'il a une grande propriété dans le Derbyshire[3], mais le nom de cette propriété est cité pour la première fois devant Elizabeth Bennet pendant son bref séjour à Netherfield[4], et dans des termes tels qu'elle en interrompt sa lecture : Pemberley est présenté par Miss Bingley comme un endroit « délicieux », à la beauté inimitable. Plus tard c'est un sujet de conversations intarissables entre George Wickham, qui y a vécu, et Mrs Gardiner, qui a passé sa jeunesse non loin[5], et pour lui, ensuite, l'occasion d'une pointe de regret et de nostalgie lorsqu'il apprend qu'Elizabeth y est allée :« Je vous envie presque ce plaisir »[6].

Le critique littéraire et spécialiste de l'œuvre de Jane Austen Donald Greene[7], ayant visité en 1979 Chatsworth House et son parc, affirme que la description de Pemberley correspond parfaitement à Chatsworth : quand on arrive par Beeley Lodge à l'est, la route monte jusqu'au point de vue, avant de redescendre, côté sud-ouest vers le pont sur la Derwent, construit par James Paine en 1762[8] ; à l'intérieur, les pièces du rez-de-chaussée, le vaste palier et la galerie de peinture (l'actuelle bibliothèque) du premier sont faciles à identifier sur le plan. Et, à cinq miles en direction de Chesterfield, se trouve la petite ville d'Old Brampton, parfaite pour figurer Lambton[7].

Godmersham Park, que Jane Austen connaissait bien, en 1779.

Jane Austen a vu Chatsworth en 1811, lorsqu'elle révisait le manuscrit de Pride and Prejudice, mais elle brouille soigneusement les pistes : elle le cite parmi les « célèbres beautés » que les Gardiner comptent visiter[9] ; le parc de Pemberley, avec ses dix miles (16 km) de circonférence est plus vaste que celui de Chatsworth[N 1] et elle ne parle ni de statues ni de cascades, insistant au contraire sur le naturel et la simplicité. L'élégante décoration intérieure de Pemberley n'évoque en rien non plus l'éblouissante collection d'œuvres d'art dont le 5e duc de Devonshire a rempli son château[11]. Et Mavis Batey, dans Jane Austen and the English Landscape[12] suggère que, si Pemberley s'inspire de Chatsworth, c'est seulement parce que Jane Austen a choisi d'installer son héros dans le Derbyshire : Fitzwilliam Darcy, même s'il a quasiment l'âge de William Cavendish et, comme lui, une sœur appelée Georgiana, n'est pas duc de Devonshire, et ses 10 000 £ annuelles ne suffiraient pas à entretenir un domaine comme Chatsworth[N 2]. Elle est aussi persuadée que Jane Austen avait clairement en tête le plan de Pemberley House, dont la description reste toutefois assez vague[13]. Le domaine pourrait aussi s'inspirer en partie de Godmersham Park la propriété de son frère Edward qu'elle connaissait bien :

« C'était une vaste et belle construction en pierre, campée sur une petite éminence, adossée à une crête de hautes collines boisées ; devant, un cours d'eau naturellement assez important avait été notablement élargi, mais sans que cela ait l'air artificiel (Volume III, premier chapitre)[13],[N 3]. »

Les toponymes fictifs liés à Pemberley ont plusieurs origines. D. Greene, a suggéré que le nom de « Lambton » est inspiré de celui du village de Brampton[7]. Le nom de « Pemberley » vient peut-être de «  Pemberton », un lieu cité dans The Sylph (1779), roman épistolaire attribué à la duchesse de Devonshire, Georgiana Cavendish, mais aussi de « Beverley », qui est le patronyme de Cecilia, l'héroïne éponyme du roman de Fanny Burney dont la phrase finale a donné son titre à « Pride and Prejudice » [14].

Les lieux

Pemberley Woods

Broadlands dans le Hampshire, remodelé par Lancelot Capability Brown en 1767, se dévoile entre les arbres.

Alors que Jane Austen en fait peu en général, le parc de Pemberley bénéficie de deux descriptions, toutes les deux dans le premier chapitre du tome III et intégrées au récit. La visite de Pemberley a été préparée dans la dernière page du tome II (chapitre 19). Elle n'était pas prévue au départ, mais est proposée par Mrs Gardiner la veille de l'étape qui doit mener leur petit groupe à Lambton : un léger crochet, d'un mile ou deux, lui permettra d'en revoir les « délicieux paysages ». Elizabeth, prise à l'improviste, en est très perturbée (distressed), et ne se laisse aller à « l'envie de voir personnellement la demeure » de Darcy qu'une fois assurée, par une discrète enquête à l'auberge, de l'absence du propriétaire. Le volume II de l'édition originale se clôt alors sur un paragraphe formé d'une seule phrase isolée, un vers blanc aux sonorités poétiques : un décasyllabe ou plutôt un pentamètre iambique[15] :

« To Pemberley, therefore, they were to go ». (Vers Pemberley, alors, ils s'en allèrent.)

Le jardin paysager de Stourhead, qui doit, comme le parc de Pemberley, se visiter selon un itinéraire précis.

La première description ouvre le premier chapitre du volume III de l'édition originale. C'est la vue générale, ou plutôt la succession des points de vue qui s'offrent aux visiteurs empruntant la route conduisant au domaine[N 4]. Après la traversée d'une belle forêt, une montée d'un demi-mile conduit sur une hauteur d'où se révèle brusquement le château, dans la plus pure tradition de l'esthétique pittoresque définie par Gilpin : une grande et belle demeure en pierre, bâtie sur un « terrain en élévation », dans un écrin de « hautes collines boisées », sur l'autre rive d'un « cours d'eau assez important, encore élargi » avec naturel (« a large, handsome stone building, standing well on rising ground, and backed by a ridge of high woody hills; and in front a stream of some natural importance was swelled into greater, but without any artificial appearance [...] They were all of them warm in their admiration »)[16]. La route dévale ensuite la colline en serpentant, et franchit la rivière pour mener au château. Bien que la description soit prise en charge par la voix narratrice, le paysage est vu, et admiré, par tous, mais surtout par une Elizabeth particulièrement troublée, qui est ravie de ce qu'elle découvre, et prend conscience « qu'être maîtresse de Pemberley, ce n'est pas rien ! » Le choix des qualificatifs utilisés « rising (ground), hight (hills), swelled (stream) », et la précision (« warm ») concernant le sentiment d'admiration (chaleureux, enthousiaste) éprouvé en particulier par Elizabeth, en font une description très chargée émotionnellement[N 5].

La deuxième description prend place après la visite des appartements. Assez détaillée, elle concerne une promenade commençant le long de la rivière, avec, au début, un jardinier comme guide[18], et selon un circuit permettant d'apprécier la beauté du parc et la variété de ses paysages[N 6]. Pemberley correspond ainsi parfaitement à la tradition esthétique préconisée par Lancelot Capability Brown, qui privilégie l'aspect naturel[20]. La narratrice emploie un vocabulaire laudatif : la promenade est superbe (beautiful), chaque pas rapproche d'une perspective de plus en plus sublime (nobler), de bosquets de plus en plus beaux (finer). Mais Elizabeth, absorbée dans les réflexions suscitées par la rencontre imprévue qu'elle vient de faire de Darcy, est ailleurs : elle qui, d'habitude, apprécie tant la nature, regarde sans voir et doit se forcer pour paraître attentive. La promenade se poursuit en remontant sur les pentes boisées pour admirer la vue des bâtiments et de la rivière à travers les trouées entre les arbres, puis en redescendant pour traverser la rivière sur un pont tout simple, à un endroit pittoresque où son lit se resserre, et finalement rejoindre la pelouse devant le château par un chemin plus direct sur l'autre rive[18], où les visiteurs sont rejoints, puis raccompagnés, par le propriétaire en personne, qui poursuit avec Mr Gardiner la conversation sur la pêche que ce dernier avait commencée avec le jardinier[21].

Pemberley House

Mr Gardiner se demande quelle est la date de construction de Pemberley (Hugh Thomson, 1894).

La visite de la demeure commence, après le hall d'entrée, par le dining parlour, la salle à manger, « grande et bien proportionnée ». L'ameublement intérieur n'est pas vraiment décrit, il « correspond à la fortune du propriétaire ». Certes, les pièces sont imposantes et richement meublées, mais une réflexion d'Elizabeth Bennet signale qu'« il n'y avait là rien de voyant ou d'inutilement somptueux, moins de splendeur mais plus de réelle élégance qu'à Rosings ». Pour elle, c'est la vue qui se dévoile à chaque fenêtre qui est importante : le paysage est subtilement différent mais toujours beau[22].

À l'étage, un vaste palier permet d'accéder à un joli petit boudoir, fraîchement aménagé pour Georgiana Darcy, deux où trois chambres ouvertes à la visite, et la grande galerie de peintures, contenant des tableaux de valeur et de nombreux portraits de famille[N 7], mais Elizabeth ne s'arrête que devant le seul portrait qu'elle peut reconnaître, très ressemblant précise la narratrice, et le contemple pendant plusieurs minutes[24]. Lorsqu'elle viendra, avec sa tante, deux jours après, rendre à Miss Darcy sa politesse, toutes deux seront introduites dans un salon situé au nord, aux portes-fenêtres donnant sur les collines boisées à l'arrière du château, et largement ouvertes sur une pelouse ornée de beaux chênes et de marronniers[25].

On sait, par la discussion à Netherfield entre Miss Bingley et Mr Darcy[4], que Pemberley possède aussi une fort belle bibliothèque, « œuvre de maintes générations », précise Darcy qui continue à l'enrichir, considérant que c'est un devoir, à l'époque troublée où ils vivent (in such days as these), de préserver ce patrimoine.

L'âge du bâtiment n'est pas précisé. Le lecteur, comme Mr Gardiner[26], ne peut que se livrer à des conjectures : l'existence de la galerie de peinture du premier étage pourrait en faire remonter la construction à l'époque élisabétaine ou jacobéenne, mais l'attention portée aux perspectives visibles de chaque fenêtre, comme l'existence d'un salon ouvrant directement sur les pelouses[25], sont caractéristiques du goût de la fin du XVIIIe siècle pour le contact avec la nature[27] et soulignent le soin qu'a mis le propriétaire à aménager sa demeure.

Gestion du domaine

Partie de pêche, un matin d'été, à Pemberley (Hugh Thomson, 1894).

Jane Austen introduit le lecteur dans la partie noble du domaine, celle qui est ouverte au public[N 8], et dans la partie des appartements accessible aux visiteurs que la femme de charge est tenue d'accueillir et de guider. Ceux qui exploitent ou entretiennent le domaine restent dans l'ombre. On voit seulement le jardinier chargé de faire visiter le parc. Cependant Darcy justifie son arrivée anticipée par des questions à régler avec son régisseur[29] avant la venue de ses nombreux amis et de sa sœur ; Mrs Reynolds, l'intendante, précise d'ailleurs aux Gardiner que le maître passe la moitié de l'année sur le domaine et qu'elle « pourrait courir le monde sans en trouver un qui le vaille », le considérant comme « le meilleur des propriétaires et le meilleur des maîtres », apprécié de tous ses serviteurs et de tous ses fermiers, ce qui fait dire à Mrs Gardiner : « J'imagine que c'est un maître généreux, et ça, aux yeux d'un domestique, implique toutes les qualités » (« He is a liberal master, I suppose, and that in the eye of a servant comprehends every virtue »)[30].

On sait aussi qu'une paroisse au moins en dépend, Kympton[31], dont le précédent propriétaire de Pemberley souhaitait faire profiter George Wickham, en remerciement des services rendus par son père, longtemps régisseur du domaine. Et puisque Darcy fréquente Bingley, d'une famille du Nord, probablement de Leeds et liée au commerce de la laine[32], on peut supposer que ses fermiers élèvent des moutons. Il est aussi possible que, vu sa situation géographique, le domaine possède des exploitations minières dans le Peak District[33], où se trouvaient des carrières de calcaire, de marbre, d'albâtre, et des mines de plomb, de fer et de charbon.

Les fruits qu'on apporte aux dames en visite, les « belles pyramides de raisins, pêches et brugnons », viennent des vergers, et des serres[34] qui permettaient aux familles riches d'avoir sur leur table des fruits frais en toute saison[N 9]. Et il est probable que la pêche, si elle est un divertissement sportif pour les invités, est aussi une ressource du domaine.

Importance et rôle symbolique

Article connexe : De Longbourn à Pemberley.

Situé loin, à la fois géographiquement et moralement, des valeurs vaines ou superficielles que représentent les autres demeures habitées (Longbourn/Meryton) ou visitées (Rosings Park) par l'héroïne du roman, Pemberley est présenté par Jane Austen comme le symbole et le domaine de valeurs « vraies »[35]. Sa description est, à tous points de vue, le centre moral du roman, le lieu où se rejoignent raison et sentiments, nature et art, le lieu où le naturel et l'artificiel, la société et l'individu trouvent un équilibre harmonieux.[36].

Valeurs du domaine

Valeurs matérielles et sociales

Au plan strictement matériel, Pemberley est un riche domaine, qui rapporte annuellement 10 000 £ net à son propriétaire[N 10]. Certes, ce n'est pas le plus riche des nombreux domaines qui émaillent les romans de Jane Austen ; c'est Sotherton, la propriété à l'allure de prison de Mr Ruthforth, dans Mansfield Park, qui a ce privilège de rapporter annuellement 12 000 £. Il fait cependant de Mr Darcy un puissant landlord et l'un des célibataires les plus fortunés de Grande-Bretagne. Cependant, contrairement à Maria Bertram, qui accepte d'épouser Mr Rushworth, le terne propriétaire de Sotherton, intéressée par l'assise sociale que lui donneront cette antique propriété et ses amples revenus, Elizabeth Bennet a fièrement refusé le riche mais arrogant Mr Darcy.

Les louanges dithyrambiques de Mrs Reynolds, qui font sourire les Gardiner, soulignent une valeur de Pemberley, la qualité des relations existant entre le propriétaire et ses serviteurs. Les domestiques et les métayers, ce nombreux personnel nécessaire à l'entretien et l'exploitation du domaine, « parlent de lui en bien » : pour David Monaghan, dans Jane Austen, Structure and Social Vision, les réactions et les remarques de la respectable vieille dame montrent que Darcy n'attend pas d'eux une obéissance aveugle et mécanique, mais qu'il les considère comme des personnes rationnelles et dignes de respect, qui peuvent être incluses dans la communauté dont il est le responsable, parce qu'elles en reconnaissent les valeurs[38].

Valeurs morales

Darcy se fait présenter aux Gardiner par Elizabeth, tandis qu'ils visitent son domaine (C. E. Brock, 1895).

Pénétrer dans cet espace privé qu'est Pemberley, où elle ne s'aventure que parce qu'elle croit, à tort, le propriétaire absent[39], permet à Elizabeth de pénétrer en quelque sorte la personnalité de Darcy et prendre conscience de ses réelles qualités[40], que ses préjugés à elle, et son comportement à lui, avaient masquées. À l'époque, en effet, un domaine est perçu comme représentant son propriétaire, selon la tradition héritée du dix-huitième siècle, c'est-à-dire la création de paysages à connotation morale, où s'équilibrent la nature et l'art, la beauté et l'utilité[41]. Darcy, qui avait commencé à se justifier dans sa lettre explicative, est parfaitement « dépeint » à travers Pemberley[40], où sa présence et sa personnalité apparaissent partout « en creux » [39], et rendu digne d'intérêt à cause de l'aspect de son domaine, et parce que l'accord entre le domaine et son propriétaire est ici parfait : Pemberley est l'exact reflet non seulement de ses goûts, mais aussi de son caractère. Et comme le parc dont les beautés ne se dévoilent qu'au fur et à mesure de la promenade[18], lui-même ne se dévoile que peu à peu[20].

Elizabeth en prend définitivement conscience en regardant longuement et « sérieusement » le portrait « extraordinairement ressemblant » de Darcy, qu'il faut aller chercher au premier étage, dans la grande galerie de peintures. Elle le contemple même à deux reprises. Ce portrait a été peint plusieurs années auparavant, du vivant de son père, précise l'obligeante cicerone, ce qui sous-entend qu'il traduit l'image que son père et sa famille avaient alors de lui[42]. Or il est souriant[N 11], « de ce sourire qu'[Elizabeth] se souvenait lui avoir vu quelquefois quand il la regardait »[N 12]. Katrin Burlin suggère que Jane Austen, comme les grands portraitistes du XVIIIe, a réussi, dans ce tableau, à capturer la psychologie profonde de son sujet, qui se dévoile dans ce sourire[44]. Et la contemplation du portrait, s'ajoutant aux éloges de « l'intelligente domestique » Mrs Reynolds, pousse Elizabeth à reconsidérer ses jugements concernant l'« original »[42]. Devant « la toile où il était représenté et fixait ses yeux sur elle », elle pouvait maintenant « se remémorer la chaleur [de ses sentiments], et oublier la manière déplaisante dont ils avaient été exprimés »[26]. Elle se prépare ainsi à le rencontrer « en vrai » dans le cadre du parc, après avoir emprunté le petit pont qui, franchissant la rivière, ramène les visiteurs vers le château[18], symbole du pont qu'ils sont en train de construire sur le gouffre de leurs préjugés[45].

Une société idéale

Dans le dernier chapitre d'Orgueil et Préjugés, Pemberley House est présenté comme le foyer (le home)[46] où Elizabeth va trouver le « confort, l'élégance et l'intimité de la vie familiale », le lieu utopique où il est possible de vivre loin des mesquineries, de la bassesse, de la vanité du monde. Là, l'espace naturel, social et domestique est « en ordre »[47], contrairement à Longbourn, la maison natale d'Elizabeth, où les parents ont failli, à Meryton, où la société est superficielle et versatile, voire à Rosings Park, siège d'une aristocratie conservatrice méprisante et orgueilleuse. Pemberley est donc un monde idéal et patriarcal, un de ces « petits groupes » (little platoon), selon l'expression d'Edmund Burke[48], où sont respectées les valeurs qu'il considère comme essentielles, et qui correspondent aussi à l'idéal de Jane Austen[49].

Pemberley devient ainsi, à la fin du roman, le nouveau centre où, « image fidèle de la félicité conjugale » Darcy et Elizabeth accueillent ceux qui sont jugés dignes de faire partie de leur famille, reconstituant autour d'eux une famille de cœur[50] : Georgiana Darcy s'y épanouit aux côtés d'Elizabeth, Catherine Bennet s'y cultive, Jane et Charles Bingley, une fois installés « à moins de trente miles » de Pemberley, y sont souvent fraternellement invités[51], Mr Bennet adore s'y rendre à l'occasion, les Gardiner y sont toujours reçus comme des parents très aimés, et même Lady Catherine de Bourg acceptera d'y revenir. Ainsi, les trois classes sociales du monde de Jane Austen, l'aristocratie, la landed gentry et le commerce peuvent se réconcilier et vivre en harmonie à Pemberley[52].

Cependant, comme tout paradis, il a ses exclus et ses bannis : Mrs Bennet et Mary n'y sont pas explicitement invitées et si Lydia peut parfois y séjourner, Wickham, parce qu'il a refusé de respecter ses règles, en a été chassé, et parce qu'il ne s'est pas amendé, a définitivement perdu le droit d'y revenir[53].

Mais Jane Austen sait qu'elle vit une période de transition et que l'idéal aristocratique et conservateur défendu par Edmund Burke, cet idéal personnifié par Darcy et institutionnalisé par Pemberley, est en déclin. Si Darcy, le landlord rationnel, bienveillant et chevaleresque a encore le pouvoir de garantir l'ordre moral (en obligeant Wickham et Lydia à respecter les règles sociales pour la sauvegarde du groupe entier), il doit s'allier à Edward Gardiner pour le faire. Il a aussi besoin d'« acquérir un peu de gaieté » (liveliness)[54] pour rester un modèle, gaieté qui sera apportée par Elizabeth, qui n'a pas le même statut social que lui, comme le lui fait aigrement remarquer Lady Catherine. D'autres classes sociales sont en train d'émerger, celles issues de l'industrie (textile) et du commerce et représentées par les Bingley et les Gardiner[55]. Dans deux des romans suivants, Jane Austen montre que les domaines et leurs valeurs traditionnelles sont en danger : la famille Bertram de Mansfield Park ne doit sa survie morale qu'à Fanny Price, la petite cousine pauvre, et Sir Walter Elliot est obligé de louer Kellynch Hall sa propriété ancestrale[55] à un riche roturier plus apte que lui à l'entretenir, l'amiral Croft.

Pemberley sur les écrans

Divers lieux ont été choisis pour représenter Pemberley, mais seulement à partir du moment où on cessa de tourner les adaptations exclusivement en studios. Ainsi, Pemberley n'apparaît pas dans le film de Robert Z. Leonard sorti en 1940, ni dans les premières versions télévisées.

Dans la première version en couleurs présentée par la BBC en 1967 à l'occasion du 150e anniversaire de la mort de Jane Austen, c'est Dirham Park (en), dans le Gloucestershire qui est Pemberley. Dans la mini-série en 5 épisodes de 1980 pour la BBC, le tournage en extérieurs reste encore très limité. On voit cependant l'arrivée inattendue de Darcy à Pemberley (Renishaw Hall), alors qu'Elizabeth déambule dans les jardins, puis la rencontre avec les Gardiner au bord de la rivière, correspondant assez fidèlement à la description du roman. Toutefois les intérieurs sont tournés en studio.

C'est dans la version de 1995 que les décors naturels sont privilégiés, dans la tradition en train de s'établir à partie des années 1990 du heritage film. Cette mini-série, tournée en Super 16, fait la part belle aux extérieurs, décors naturels et constructions appartenant au patrimoine historique britannique. Le parc de Pemberley est celui de Lyme Park[56]. La caméra balaie lentement, presque tendrement, le paysage quand la calèche des Gardiner se dirige vers le domaine, et le château se dévoilant progressivement « dans sa beauté nue » derrière le rideau d'arbres[17] est autant une surprise que dans le roman[57]. Le lien profond de Darcy avec son domaine est dramatisé par la succession des séquences le concernant : l'arrivée à cheval, le plongeon dans l'étang, le retour vers le château et la descente à travers la prairie le long du lac, avant, en point d'orgue, la rencontre avec Elizabeth ; mais le circuit pittoresque le long de la rivière est supprimé : c'est près de la calèche des Gardiner que Darcy rejoint Elizabeth, et c'est lui qui prolonge volontairement la promenade, dans une scène symbolique qui préfigure le dénouement de l'histoire, Elizabeth, maîtresse du domaine et les Gardiner accueillis en parents[57]. Sudbury Hall, qui figure l'intérieur de Pemberley, présente des pièces tout aussi belles et imposantes (lofty and handsome) que celles qu'évoque Jane Austen[58].

Pour le film de 2005, c'est Chatsworth House qui figure Pemberley, avec quelques pièces de Wilton House, car certaines parties de Chatsworth, privées, ne pouvaient être utilisées. Mais le film prend beaucoup de libertés par rapport au roman. Il gomme tout l'aspect symbolique de la visite de Pemberley puisque Darcy et Elizabeth se rencontrent à l'intérieur, la chargeant, en revanche d'un érotisme latent[59]. Elizabeth, qui a laissé les Gardiner et la femme de charge en quittant la Galerie de sculptures où elle a intensément contemplé un buste de Darcy, erre dans de somptueuses pièces remplies d'objets de prix, s'enfonçant dans la profondeur du décor, jusqu'à ce qu'elle entende un piano et découvre Georgiana et Darcy, dans une scène intime et fraternelle. Elle les observe en silence et s'enfuit lorsqu'il la découvre. Chatsworth n'est qu'un décor en trompe-l'œil, dans lequel Keira Knightley entraîne le spectateur comme un voyeur, et dont l'opulence fait perdre de vue le sujet même : la compréhension par l'héroïne de la véritable personnalité du héros à travers l'aspect de son domaine[59].

Lost in Austen est une parodie d’Orgueil et Préjugés, remplie de clins d'œil aux œuvres visuelles précédentes dont des séquences sont pastichées, et qui satirise la société britannique du début du XXIe siècle. Harewood House, une imposante demeure du milieu du XVIIIe siècle située dans le West Yorkshire, est le domaine d'un Darcy particulièrement attaché aux devoirs de sa caste, qui n'a jamais rencontré Elizabeth Bennet et qui invite finalement la romanesque et gaffeuse Amanda Price, dont il est tombé amoureux, à rester dans le monde du roman et partager sa vie à Pemberley, tandis qu'Elizabeth se sent à l'aise dans le Hammersmith du XXIe siècle[60].

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Dans la culture populaire

Le site lancé en juillet 1996[61] par deux admiratrices de Jane Austen et de la version 1995 de Pride and Prejudice est rapidement devenu The Republic of Pemberley.

La maison d'édition où travaille Bridget Jones, dans le film de 2001 Le Journal de Bridget Jones s'appelle « Pemberley Press ».

Parmi les nombreuses suites inspirées par Orgueil et Préjugés, un certain nombre tournent autour de Pemberley : la plus ancienne est un roman paru en 1923, Darkness at Pemberley par Terence Hanbury White, suivi en 1945 de Pemberley Shades de Dorothy Alice Bonavia-Hunt, et, en 1949, de la pièce en un acte The Wedding at Pemberley de Anne Russell.

Plus récemment : Pemberley: Or Pride and Prejudice Continued d'Emma Tennant (1993) ; Pemberley Place de Anne Hampson (1997) ; The Pemberley Chronicles (1997), Women of Pemberley (1998) et The Legacy of Pemberley (2010) de Rebecca Ann Collins ; Darcy's Pemberley de Morgan Frances (2004) ; Pemberley Manor de Kathryn L. Nelson (2006) ; la série des Letters from Pemberley de Jane Dawkins (2007) ; Searching for Pemberley (2009) de Mary L. Simonsen ; The Pemberley Variations d'Abigail Reynolds, une suite de six romans, publiés entre 2001 et 2010, racontant ce qui aurait pu se passer si, à tel ou tel moment clé de l'intrigue, un personnage avait agi autrement[62].

Dans le cadre de la série policière Mr and Mrs Darcy Mysteries de Carrie Bebris : North By Northanger: or, The Shades of Pemberley (2009) ; de Regina Jeffers, en 2010, The Phantom of Pemberley: A Pride and Prejudice Murder Mystery.

Notes et références

Notes

  1. « The park is said to be nine miles in circumference » (on dit que le parc fait 14,5 km de circonférence) écrit le révérend R. Ward, dans A Guide, to the Peak of Derbyshire en 1827[10].
  2. Le revenu annuel du duc de Devonshire était alors de 100 000 £, et le coût actuel de l'entretien de Chatsworth tourne aux alentours de 4 millions de livres (Voir Chatsworth sur en.wiki).
  3. Citation originale : « It was a large, handsome, stone building, standing well on rising ground, and backed by a ridge of high, woody hills; and in front, a stream of some natural importance was swelled into greater, but without any artificial appearance . »
  4. Kelly McDonald compare le voyage (fictif) d'Elizabeth dans le Derbyshire avec celui (bien réel et documenté) des Austen-Leigh en 1833, et signale que, selon le révérend R. Ward, les visiteurs de Chatsworth House « laissaient leur équipage à la belle auberge d'Edinsor, construite en bordure du parc », et continuaient à pied ; Elizabeth, arrivant en voiture à Pemberley, « s'en approche donc plutôt comme en a le droit un invité, et non comme il est permis à un touriste de le faire »[10].
  5. Deborah Cartmell la considère même comme une des « descriptions les plus chargées sexuellement »[17] de Jane Austen.
  6. Lydia Martin[19] rapproche cela du tour dit picturesque de Gilpin, mais adapté à un jardin paysager. C'est le cas du domaine de Stourhead, dont les jardins doivent être visités selon un itinéraire précis.
  7. À Netherfield Miss Bingley a fait allusion au portrait d'un juge, grand-oncle de Darcy[23].
  8. Une note de Vivien Jones [28] rappelle que les grandes demeures (stately homes) étaient ouvertes aux visiteurs au XVIIIe siècle, et qu'il existait même des guides illustrés.
  9. Jane Austen critique ce luxe quand il est vaniteux et ostentatoire, comme chez John Dashwood, qui a fait abattre de vieux chênes pour construire à grands frais une serre à Norland et chez le général Tilney qui cultive des fruits exotiques dans ses serres chauffées.
  10. Ce qui correspond à, au moins, 15 000 £ brut, car les taxes sont considérables et n'ont cessé d'augmenter entre 1790 et 1814 : taxes foncières, taxes sur les fenêtres, les chevaux de selle, les véhicules, la soie, les serviteurs (ces hommes dont on prive l'armée ou la marine...), les chiens, les journaux, les produits « de luxe » courants (café, sucre, sel, papier, chandelle, savon, etc.)[37].
  11. Fay Jones signale qu'en général les personnages sur les portraits sont peu souriants au XVIIIe siècle, ce qui accentue la valeur du sourire de Darcy[13].
  12. La narratrice a signalé plusieurs fois le sourire de Darcy lorsqu'il parlait avec Elizabeth, à Netherfield ou à Rosings Park, mais, avant cet instant, elle n'a jamais eu l'air d'y prêter attention ou ne l'a interprété positivement, précise John Wiltshire[43].

Références

  1. The selected essays of Donald Greene, The Original of Pemberley, Bucknell University Press, 2004
  2. Lydia Martin 2007, p. 151
  3. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 7
  4. a et b Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 32
  5. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 126
  6. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 285
  7. a, b et c Donald Greene, « Pemberley Revisited » sur JASNA, 1979
  8. Carte en bas de page de CHATSWORTH sur Discover Derbyshire
  9. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 209
  10. a et b Elizabeth Bennet and the Austen Tour of 1833, p. 156
  11. Vivien Jones 2003, p. 431, note 3.
  12. Mavis Batey, Jane Austen and the English Landscape, 1996  p. 68-74.
  13. a, b et c Pemberley sur JASA, 2000
  14. The Two Georgianas sur JASNA, 1989
  15. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 211
  16. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 211-212
  17. a et b Deborah Cartmell 2010, p. 73
  18. a, b, c et d Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 219-220
  19. Lydia Martin 2007, p. 148
  20. a et b Lydia Martin 2007, p. 148-152
  21. Elizabeth Bennet and the Austen Tour of 1833, p. 157
  22. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 212
  23. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 45
  24. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 216
  25. a et b Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 231
  26. a et b Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 217
  27. Janet Todd, Jane Austen in context], Cambridge University Press, 2005 [[lire en ligne] , p. 227
  28. Vivien Jones 2003, p. 430
  29. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 222
  30. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 224
  31. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 286
  32. Deirdre Le Faye, Jane Austen: The World of Her Novels, 2003  p. 186
  33. Isabelle Ballester 2009, p. 95
  34. Vivien Jones 2003, p. 431 (note 1 du ch. 3 du tome III).
  35. Nicholas Marsh, Jane Austen : The Novels, 1998 (ISBN 0312213719) [lire en ligne]  p. 165 The Theme of change.
  36. Deborah Cartmell 2010, p. 72
  37. Sheryl Craig, « The Value of a Good Income » sur JASNA, 2001 (§ 4)
  38. Michael Kramp 2007, p. 174, Note 14 du chapitre 4.
  39. a et b Austen (trad. Laurent Bury), Orgueil et préjugés, GF Flammarion, 2010 (ISBN 9782081229518)  p. 20
  40. a et b Vivien Jones 2003, p. 381 (Appendice de Tony Tanner).
  41. Vivien Jones 2003, p. 430 (note 2 du ch. 1, volume III).
  42. a et b David Monaghan, Ariane Hudelet, John Wiltshire 2009, p. 108
  43. David Monaghan, Ariane Hudelet, John Wiltshire 2009, p. 15, 106
  44. Pictures of Perfection at Pemberley: Art in Pride and Prejudice dans Jane Austen New Perspectives, éditions J. Todd, Holmes & Meier, New York, 1983 (cité dans Pemberley sur JASA, 2000)
  45. Pemberley, a symbol sur Spark Notes
  46. S. M. Abdul Kaleque, « Jane Austen's Idea of a Home » sur JASNA, 2005
  47. Vivien Jones 2003, p. 385 (Appendice de Tony Tanner).
  48. Vivien Jones 2003, p. xxx.
  49. Mary Poovey, The proper lady and the woman writer, 1985 [lire en ligne]  p. 202.
  50. Tess O'Toole, « Reconfiguring the Family in Persuasion, note 2 » sur JASNA, 1993
  51. Sisterhood and Friendship
  52. Alistair M. Duckworth : The improvement of the estate: a study of Jane Austen's novels (1994) p.335-336 (ISBN 9780801849725)
  53. Laurie Kaplan, « The Two Gentlemen of Derbyshire: Nature vs Culture » sur JASNA, 2005
  54. Michael Kramp 2007, p. 73
  55. a et b Michael Kramp 2007, p. 12-13
  56. Lyme Park as Pemberley sur Period Dramas.com
  57. a et b Lydia Martin 2007, p. 152-153
  58. Jane Austen 1853 (première édition en 1813), p. 213
  59. a et b Laurie Kaplan, « Inside Out/Outside In: Pride & Prejudice on Film 2005 » sur JASNA, 2007
  60. Laurie Kaplan, « "Completely without Sense": Lost in Austen » sur JASNA (Persuasions, n° 30)
  61. Historique de The Republic of Pemberley
  62. Voir : en:List of literary adaptations of Pride and Prejudice

Annexes

Bibliographie

  • (en) Jane Austen, Pride and Prejudice, R. Bentley, 1853 (première édition en 1813), 340 p. [lire en ligne] 
  • (en) David Monaghan, Ariane Hudelet, John Wiltshire, The cinematic Jane Austen: essays on the filmic sensibility of the novels, McFarland, 2009, 197 p. (ISBN 9780786435067) [lire en ligne] 
  • (en) Deborah Cartmell, Jane Austen's Pride and Prejudice: The Relationship between Text and Film, A&C Black, coll. « Screen Adaptations », 2010, 224 p. (ISBN 978-1-408-10593-1) [lire en ligne] 
  • Lydia Martin, Les adaptations à l'écran des romans de Jane Austen: esthétique et idéologie, Editions L'Harmattan, 2007, 270 p. (ISBN 9782296039018) [lire en ligne] 

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